Bordeaux Juin 40 au jour le jour

 

Par Bertrand FAVREAU

 

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Une chronologie

 

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 Chronologie

 

 

Bordeaux Juin 40

 

 

Par Bertrand FAVREAU

(Extraits)*

 

 

I – LE CHOIX DE BORDEAUX

 

1.     14 juin : L’installation

2.      15 juin : Armistice ou Capitulation ou Non cedant arma togae

3.      16 juin : se battre ou ne pas se battre

 

1.

L’installation

 

 

 

 

 

Le 14 juin, tandis que les troupes allemandes défilent dans Paris désert, le gouvernement de la France roule vers Bordeaux. Bordeaux depuis le début de juin est une ville engorgée, asphyxiée, étouffée. La population de la ville avait connu son apogée en 1921 en approchant les 270.000 habitants. Mais depuis le dernier recensement de 1936, la capitale girondine s'était accoutumée à ne dispenser ses douceurs aquitaines qu'à ses 258.341 habitants. Or, Bordeaux qui avait mis cent ans pour tripler sa population jusqu'à 1921 et dont, depuis le début de l'entre-deux-guerres, l'agglomération était la seule à croître pour atteindre 400.000 habitants, a doublé ou triplé en quelques jours seulement. Déjà en septembre 1914, pour un trimestre, promue capitale, la ville avait connu un afflux de population subit. Mais il n'avait été que vingt cinq ou trente mille. A peine un dixième de la population. Combien étaient-ils à s'y engouffrer en juin ? Nul ne le saura jamais. Faute d'avoir pu compter on a cité les chiffres les plus incertains ou les plus improbables. 800.000, 1.500.000 ou 1.800.000 pour l'ensemble de l'agglomération, dans une ville dont les services étaient conçus pour en abriter six fois moins ?

 

Dans les premiers jours de juin, c'est le peuple du désastre qui s'est déversé dans la ville. Il ne faisait que précéder ou accompagner la dernière vague : celle des politiques. Les familles de ce que l'on appelle pas encore les réfugiés ( on parle alors de "repliés" ou d'"évacués") belges comme les familles de réfugiés françaises qui sont venues les rejoindre depuis de longs mois. La ville est devenue impraticable Désormais ce ne sont plus de luxueuses limousines, ou des immatriculations étrangères qui pénètrent dans la cité. Ce sont des voitures hétéroclites portant un capharnaüm d'objets divers, couvertes de matelas sur les toits, boucliers dérisoires contre les stukas en piquée qui attaquent les convois entiers

 

Pourtant le préfet déjà donne l’ordre aux réfugiés de se replier sur la Haute-Garonne, l’Ardèche ou l’Hérault et aux Luxembourgeois vers la Côte d’Or. Devant le consulat de Belgique, 84, rue Judaïque, devant la préfecture, rue Esprit des Lois attendent d'interminables files. Il n'y a à Bordeaux qu'un Consul marchand, Monsieur Grange, ancien agent commercial de l'industrie sidérurgique Liégeoise. C'est un octogénaire. La ville qui est apparue comme le dernier refuge de la liberté est en état de siège. La ville depuis longtemps déjà avait vu sa quiétude troublée. C’était en réalité la troisième vague des assaillants qui allait déferler sur elle. Ce furent d’abord les fortunés avec leurs luxueuses voitures. Puis dès le 20 mai, les premiers réfugiés belges et luxembourgeois. Ils sont accablés par les malheurs de leur pays : la capitulation du roi des Belges les a consternés, l’accusation de trahison par Paul Reynaud les a achevés.

 

Un des premiers arrivés, le maire d'Anvers, Camille Huysmans a chargé ses concitoyens Roger Avermaete d'organiser l'accueil des réfugiés dans un bureau du rez-de-chaussée de l'Hôtel de Ville qui donne sur la cour intérieure. Un nouveau Consul est nommé, Raymond Herremans à partir du 20 mai. Dès son arrivée, il décrit « la plus grande confusion: une chancellerie exiguë, encombrée, bruyante, littéralement assiégée par la foule des réfugiés ».

 

Depuis le 22 mai, les Belges et les Luxembourgeois sont chaque jour plus nombreux. Au lendemain de la capitulation de l'armée belge, la longue cohorte des voitures immatriculées en Belgique sont entrées dans la ville. Ils sont accablés par les malheurs de leur pays : la capitulation du roi des Belges les a consternés, l’accusation de trahison par Paul Reynaud les a achevés. Elles ont été aussitôt rejointes par les réfugiés du nord et de l'est.. Depuis le 22 mai, le maire a ordonné la fermeture des salles de danse et interdit les bals. Depuis le 27 mai les journaux ne paraissent plus que sur deux pages. Depuis le 6 juin on a rationné l’eau qui n’est distribuée en permanence que dans les rez-de-chaussée et les premiers étages. Le Baudoinville – sur lequel le gouvernement belge replié va tenir un Conseil des Ministres – s'est amarré fin mai dans le port de Bordeaux. La ville est devenue impraticable Le 28 mai sur le tender d'un train arrivé en gare Saint-Jean, les réfugiés belges avaient écrit: « Vive la France, notre seconde patrie ». Tandis que son gouvernement est à Poitiers, le ministre de l'économie belge a élu domicile à Bordeaux depuis le 16 mai. Ses bureaux ont été ouverts dans une petite maison de la rue Blanc-Dutrouilh, puis dans le cadre plus luxueux du Château Labottière où une grande salle du premier étage abrite tout à la fois les services de la justice et celui du personnel d'Afrique.

 

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Le Baudouinville dans le port de Bordeaux.

 

Une telle foule n'est plus contrôlable. Le Ministre de l'intérieur prend un arrêté obligeant tous les réfugiés de Belgique, de Hollande et du Luxembourg, entrés en France depuis le 10 mai, à se présenter aux autorités, sous peine d'internement. Le 24 mai, on limite au département de la Haute-Garonne, de l'Ardèche et de l'Hérault, l'accueil des réfugiés belges, qui sont invités à quitter immédiatement le département. Le 26, une circulaire télégraphique du Ministère de l'intérieur, interdit la circulation de tout véhicule automobile en provenance de Belgique, Hollande ou Luxembourg, ayant servi au transport des réfugiés hébergés en Gironde, et oblige à les parquer sur des terrains dont ils ne peuvent être retirés que sur autorisation spéciale. On demande que soient des agents et des officiers de la police belge à la disposition des autorités françaises. sur la surveillance de gendarmes belges en uniforme du pays. A Bordeaux et dans tous les centres, des milliers de voitures furent parquées en plein vent dans des champs. Les propriétaires ne recevant qu'une décharge signée par un préposé Les voitures se mettent jusque dans les garages privés. Le 10 juin, les réfugiés sont sommés de quitter Bordeaux et un périmètre de 20 kilomètres autour de Bordeaux, avant le 13 juin midi, dernier délai. Il s'agit de faire de la place. Le Gouvernement français a quitté Paris. Le 12 juin la Croix-Rouge américaine a été transférée à Bordeaux.

 

De jour en jour la situation militaire s’était aggravée. Le 25 mai un mot tragique avait été prononcé pour la première fois : armistice. Mais c’était alors par le général Weygand et lors d’un conseil de guerre. On a beaucoup discuté depuis de l’antériorité. Weygand affirmera que Reynaud a lui-même prononcé le mot le 29 mai. Pourtant, décidé à agir, Paul Reynaud avait annoncé à Jeanneney le 30 mai qu’il voulait « en finir » et constituer un vrai « cabinet de salut public », regroupant tous les ministres décidés à continuer la lutte jusqu’au bout. Passant à l’acte, le 5 juin, alors que les derniers soldats venaient d’embarquer à Dunkerque, il évinça Daladier et décida de prendre lui-même en charge le quai d’Orsay, où il nommait Paul Baudouin en qualité de sous-secrétaire d’Etat. Yves Bouthillier devenait ministre des finances en remplacement de Lamoureux. Jean Prouvost directeur de Paris-Soir et de Paris-Match, prenait l’information et Frossard les travaux publics en remplacement de Monzie. Tous ces nouveaux nommés allaient être des partisans de l’armistice, à l’exception d’un général de brigade à titre temporaire nommé sous-secrétaire d’Etat à la défense nationale, chargé des liaisons avec la Grande-Bretagne : le Général Charles de Gaulle. Le 11 juin à Briare, Reynaud, Pétain et Weygand avaient rencontré Churchill. Au cours de ce conseil suprême, Weygand avait dit « Nous sommes au dernier quart d’heure». L’hypothèse du réduit breton se réduisait d’heure en heure.

 

Le gouvernement devait quitter Tours. Il était pourtant divisé. A la fin du mois de mai, Mandel avait dissuadé Paul Reynaud, d’opter pour la solution du « réduit breton » : on ne peut pas gouverner la France depuis Brest. Mandel avait une idée : aller vers la capitale de la Gironde. Non seulement parce que c’était le département dont il était l’élu, mais parce qu’il y avait un précédent : « nous avons été à Bordeaux en 1914 et cela ne fit pas de mal. » Et il avait ajouté : « c’est commode pour l’Afrique du Nord ».Contre un point de vue contraire, c’est le cas de Camille Chautemps. « Reynaud a décidé finalement en faveur de Bordeaux, la Bretagne apparaissant impraticable en raison de l’avance allemande vers l’ouest. Comme d’habitude, c’est l’opinion de l’entourage qui l’a emporté dans son esprit » et pour celui de : «Bordeaux, au contraire, était certainement la ville de France la plus mal choisie pour être le siège du pouvoir public en un pareil moment. Lorsqu'il s'ajourna, à 11 heures et demie, dans la nuit du 13 au 14, le second et dernier Conseil de Cangé n'avait pris qu'une mesure effective: il se transporterait le lendemain à Bordeaux.

 […]

 

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Bordeaux. Le Pont de Pierre. Juin 1940.  Eau forte de Charles Philippe.

 

Vendredi 14 juin 1940. Le préfet de la Gironde a été chargé de préparer l’installation du gouvernement et de tous ceux qui vont l’accompagner. Au sous-préfet de Libourne, Blaye et Langon, il a adressé une circulaire « très secrète du Ministre de l’Intérieur » leur enjoignant de rester à leur poste. Même si un ordre de repliement de la population est donné par l’autorité militaire. Vers minuit il a demandé au général Lafont, commandant la 18ème région militaire, de faire assurer la garde de tous les immeubles et hôtels qui vont être occupés par le gouvernement. Sur un plan strictement quantitatif c’est onze cents personnes qui vont se replier de Tours à Bordeaux, nécessitant la réquisition de trois cents bureaux. Le seul ministre des Affaires Etrangères a trois cent cinquante de ses fonctionnaires à loger et il y a les ambassades et légations qui suivent les pouvoirs publics. Dès 2 heures du matin le 14 juin plusieurs de ses collaborateurs ont été reçus par le secrétaire général de la Gironde. Ensemble, ils étudient les possibilités de logement des ministres et de leurs services. Ils y consacrent toute la nuit ».

 

Le 14 juin, à partir de 16 heures, le général Lafont a du se frayer un difficilement un passage sur le Pont de Pierre pour aller à la rencontre du cortège officiel. Ce seul pont sur la Garonne, est un «goulot d’étranglement ». Paul Reynaud est arrivé à Bordeaux vers 17 h. L’amiral Fernet chargé du logement l’a installé à l’hôtel du commandant de la 18ème région militaire, rue Vital-Carles ( le général doit se réfugier à son tour dans les locaux de caserne de la rue de Cursol). A la même heure, le Président de la République, Albert Lebrun, sera installé, dans la même rue, à quelques pas de là, dans la résidence du Préfet, 17, rue Vital-Carles. Désormais, la rue Vital Carles, « clos de silence et d’immobilité » ou champ clos d’un combat qui s’annonce, est gardée par des cordons militaires à ses deux extrémités. Les curieux stationnent dans les rues avoisinantes à l’affût des nouvelles. Un barrage laisse passer les voitures des ministres qui se rendent à la Présidence de la République, à l’Hôtel du Préfet, ou à la Présidence du Conseil. Et pour les badauds étrangement insouciants l’attraction est la Rolls-Royce de l’ambassadeur d’Angleterre Sir Ronald Campbell. On a placé la Chambre des députés dans l'école Anatole-France, derrière les jardins de l'hôtel de ville, et le Sénat dans l'ancienne salle des « Bouffes bordelaises », qui abrite le cinéma Capitole, rue judaïque. Le « Sénat-cinéma » dira Jeanneney.

 

Une heure après précédée de motocyclistes, la caravane ministérielle traversait à son tour le pont. Mandel a déjà retenu sa place dans les locaux administratifs de la préfecture de la Gironde, rue Esprit-des-Lois, qui faisait aussi l'objet des convoitises de Paul Reynaud. Le Ministère de la Défense Nationale est à l’Hôtel de Ville. La vice-présidence du conseil et le sous-secrétariat d’Etat aux réfugiés à la faculté des lettres, cours Pasteur. Le Ministère de la Guerre est dans l'annexe du lycée de jeunes filles rue Vital-Carles. Le Ministère de la Marine et de la Marine Marchande a été installé à l'Ecole de Santé Navale cours de la Marne. Les Ministères des colonies, air, armement comme le Ministère des Travaux Publics et des Transmissions, se partagent les locaux la Chambre de Commerce et du Port Autonome, au Palais de la Bourse. Le Ministère des Affaires Etrangères est au Lycée de Longchamp (avant de déménager à la Faculté de droit). Le Ministère de la Justice au Palais de Justice, place de la République. Le Ministère des Finances et celui du Commerce à la Direction de l’Enregistrement, place du Champ de Mars. Le Ministère de l’Agriculture et du Ravitaillement aux abattoirs, quai de Paludate. Le Ministère de l’Education Nationale au lycée de garçons de la rue Sainte-Catherine, le Ministère du Travail à la Division Départementale des Assurances Sociales cours Anatole France, et le Ministère des Anciens Combattants et de la Famille Française à l’Institution des Sourds Muets, rue Abbé de l’Epée. Le ministère du travail sera hébergé par les Assurances sociales (2, rue de Toulouse-Lautrec). Les transmissions, aux PTT, rue du Palais-Gallien, les pensions dans la maison. des anciens combattants, 97, rue de Saint-Genès ; la production agricole à la faculté de médecine, les services de deux ministres d’ Etat Louis Marin et Jean Ybarnégaray, finissent dans les locaux de l’Ecole supérieure de Commerce rue Abbé de l’Epée.

 

Il fallait tenter de loger tout le monde. Il n’y a que 450 hôtels à Bordeaux, de qualité très diverse, mais il n’y a plus une chambre. Elles ont été réquisitionnées. On installe le cabinet de Paul Reynaud à l’hôtel Splendid sur la place des Quinconces, avec le ministre des finances, Bouthillier ce qui met côte à côte Baudouin (qui fait partie du cabinet de Paul Reynaud) et Bouthillier. Les personnalités de la République avaient obtenu des logements particuliers. Herriot, prend ses quartiers dans un « hôtel princier », cours Xavier-Arnozan donnant sur un « jardin à l’anglaise ». Le Maréchal Pétain est sur le Boulevard Wilson, dans un hôtel particulier, entouré d’un parc, 304, boulevard du Président, Wilson. Mais le propriétaire Monsieur Desbarats, est absent et c’est la concierge qui va accueillir le maréchal et lui prêter "ses plus beaux draps".

 

Installer les ministères n'était pas loger les ministres. Ils devaient être répartis dans divers hôtels du centre: les ministres d'État, Louis Marin et Jean Ybarnégaray à l'hôtel Normandie, le vice-président du Conseil Camille Chautemps et les sous-secrétaires d’état aux réfugiés, Robert Schuman au Royal Gascogne, rue de Condé, le ministre de la justice, Sérol au Bordeaux, celui des travaux publics, L.O. Frossard. au Continental, ministre des PTT, et ministre du commerce Chichery, à l'hôtel de Nice, Rollin, ministres des colonies, et M Rio, ministre de la marine marchande, à l'hôtel des Grands- Hommes. Le Ministre de l'éducation nationale, Yvon Delbos, est à l'hôtel de Bayonne. Le ministre de l'air, Laurent-Eynac, à l'hôtel de Sèze et celui du Blocus, Georges Monnet, à l'hôtel des Quatre-Soeurs. Mais d'autres, moins heureux, sont exilés dans le quartier de la gare excentré et exposé en cas de bombardement : Queuille, ministre de l'agriculture, est au Regina (où il ne s'attarde d'ailleurs pas), César Campinchi, le ministre de la marine et Rivière, ministre des pensions à l’hôtel du Faisan, en face de la gare.

 

La soirée du l4 juin est d'abord pour certains, l’instant des déconvenues. C’est la rencontre avec l'inconfort. Tous les autres sont dans des logements chez des particuliers, dont ils découvrent le confort incertain d es logements occasionnels dans une ville de province souvent inférieur aux normes auxquelles ils sont accoutumés. Ainsi, l’amiral Fernet a accompagné Jules Jeanneney jusqu’à son logement réquisitionné cours Xavier-Arnozan. On lui dit qu’il s’agit de l’ancienne demeure de la reine Amélie du Portugal. Mais le Président du Sénat n'en a cure car il est horrifié par l'hôtel particulier. Il n’en supporte pas la première vision : couloir froid, salon luxueux et « démodé, poussiéreux et dépenaillé ». Son effroi s’accroît en découvrant au deuxième étage des lits à baldaquin armoriés, sans matelas, et des « toilettes sordides ». Epouvanté il fuit et trouve refuge dès le lendemain, au 22 rue Castéja, chez un cousin éloigné, le chirurgien Georges Jeanneney, alors mobilisé, après s’être réfugié une nuit au Splendid.

 

Le Splendid, dont « le hall était constamment encombré de 100 à 150 personnes. », l'hôtel de Bordeaux, et son Grand Café, l’endroit où se réunissaient tous les réfugiés de la capitale, " avec ses colonnes, ses guirlandes, ses glaces, ses plafonds où gambadait un olympe pour Offenbach, parlaient de bonheur et de gourmandise " et le restaurant du Chapon fin, "salle qui tient de l’aquarium et du jardin de rocaille », vont devenir les lieux incontournables de la tragédie qui se joue à Bordeaux.

 

Peu à peu les députés vont arriver. 87 députés et 44 sénateurs sont passés ou ont résidé à Bordeaux entre le 14 et le 20 juin 1940, d'après les décomptes des services de la préfecture. Des parlementaires découvrent qu'ils "relégués" – dira l'un d'eux - à l'hôtel Terminus : Vincent Auriol, Le Troquer, Scapini, Spinasse Tessan, Maroselli, de Wendel, Bardoux. Paul-Boncour installé chez Oscar Delor, 56, rue de Tivoli; Ramadier, 56, avenue d'Eysines au Bouscat et le sénateur de Grandmaison à. Arcachon à la "villa Saint-François Xavier". Léon Blum est arrivé à trois heures du matin dans la nuit du 15, Georges Mandel devra lui procurer en catastrophe une chambre.

 

« Le soir nous arrivâmes à Bordeaux. C’était la foule de Tours mais plus grande, dans une ville plus vaste. C’était le lieu où convergeaient tous les « repliés » de France. Les Bordelais étaient intéressés, applaudissaient le corps diplomatique » raconte le diplomate Jean Chauvel. Ainsi, l’ambassadeur des Etats-Unis est installé à Haut-Brion à Pessac où était venu Jefferson quelques cent cinquante ans plus tôt. Celui d’Argentine chez l’industriel Souillac à Caudéran, non loin du Parc Bordelais. Les services de l’ambassade de Grande-Bretagne iront au château Filhot à Sauternes, mais seront compte-tenu de l’éloignement, aussitôt cumulés avec ceux du consulat de Bordeaux rue d’Enghien, près des Quinconces. L’ambassade d’Espagne est en résidence au château Carayon-Latour à Saint-Michel-de-Rieuffret, celle du Japon au château Prost à Barsac, celle de Pologne au château de la Roche Blanche à Floirac, celle d’URSS au château des Tours à Montagne et celle de Chine au château Lagrange à Saint-Julien-de Beychevelle. Le nonce apostolique sera au château Tessonneau à Tresses tandis que Barsac accueillera la légation du Canada, celle des Pays-Bas et celle de Suède. A Sauternes on trouvera la légation suisse au château Guiraud, celle de Turquie tandis que la légation du Portugal, celle de Panama, d’Irak, d’Irlande, du Luxembourg, du Mexique, d’Egypte et de Monaco iront dans des châteaux de Saint-Emilion.

 

Arrivés à 19 h. à Bordeaux, l’ambassadeur Campbell et le major général Spears ont eu la révélation de ce que le plan leur avait réservé le château Filhot dans le sauternais. Ils en appellent à Mandel pour que leur soit réservées dix chambres à l’hôtel Montré afin d’installer des services désormais superposés à Bordeaux de l’ambassade et du consulat. Aux yeux du général Spears l’hôtel situé entre le cinéma Français et le Marché des Grands Hommes, a un immense avantage : il est situé en face du restaurant Le Chapon Fin qui est pour Spears le « meilleur d’Europe ». C’est là qu’ils se rendent le soir même. Dans ce restaurant décrit par Spears comme « une salle qui tient de l’aquarium et du jardin de rocaille », ils mettent un plan stratégique, la première des pages d’histoire qui s’y écriront au cours des journées à venir. C’est au cours de ce dîner sous l’œil vigilant de Joseph Sicard, qui les observe, le regard inquiet derrière sa barbe blanche, les deux convives vont convenir d’un pacte.

 

Du 14 au 28 juin, pendant quatorze jours, toute l France va déferler à Bordeaux. On y trouve Jean Giraudoux, Marc Allégret, André Gide, Edmond Jaloux, Saint-Exupéry, « l’air d’un chat boudeur », selon Julien Green. "Tout ce que Paris et la France a compté comme puissants de personnalité ou de vedettes se retrouvent à Bordeaux. Devant la porte de la radio, rue Ernest Renan, on voit surgir Louis Jouvet, Jean Renoir, Madame Simone."

 

En cette soirée du 15 juin, peu de bordelais ont sans doute vu une silhouette abattue, sortie de la rue Vital Carles, pour s'engouffrer Cours de l'Intendance. Comme chaque soir, à Bordeaux, le Président de la République Albert Lebrun "éprouvant le besoin de prendre l'air après des journées si remplies de soucis" se dirige vers les Quais. "Immenses, les quais, à la tombée de la nuit, méritait ce nom de bordel dans le rapport phonétique avec celui de la ville avait toujours été très clair. Sous les fenêtres éclairées de leur belle maison, bouillait une fièvre, un désordre, une luxure indescriptible".

 

La Garonne, garnie de navires (il y a 400 navires dans le port) est "en livrée de guerre". Mais ce soir là, Lebrun voulait "deviner à travers les saluts échangés et les propos entendus l'état d'esprit des promeneurs". Il songeait plus que jamais à la visite qu'il avait reçue l'après-midi de Charles Reibel, juste avant le Conseil des Ministres. Il lui avait dit en sanglotant : "Est-il un jour plus tragique que celui où les chefs militaires refusent de se battre ?".

 

Ce même soir après s’être installé au 304 Boulevard Wilson, dans l’hôtel de Monsieur Desbarats, le Maréchal Pétain s’est rendu dans la bousculade à l’hôtel Splendid pour y prendre son repas. Il a dîné en compagnie du docteur Ménétrel et de son officier d’ordonnance, le capitaine Bonhomme. Installé à l'hôtel Majestic, 2, rue de Condé, (comme Baudouin qui récupérera finalement le logement affecté au ministres des affaires étrangères, 58, rue de Saint Genès), le général de Gaulle, secrétaire d'Etat depuis quelques jours, arrive à 22 heures au Splendid pour s'y restaurer. Le directeur Maurice Pujo, lui fait préparer un frugal repas en l’installant à côté de la table où le maréchal Pétain prenait son dîner Il s’avança vers lui et lui serra la main. « Sans un mot » notera le général dans ses Mémoires, ajoutant : « je ne devais plus le revoir, jamais».

 

Ce soir là, au cinéma Français on donne « La glorieuse aventure » en v.o. sous titrée avec Gary Cooper à compter du jeudi 13 juin. C’est l’histoire épique d’une poignée d’hommes – toujours inférieurs en nombre mais jamais vaincus – qui luttent vaillamment pour arracher leur indépendance à ceux qui cherchaient à les réduire en esclavage.

 […]

 

 

2

 

 

Bordeaux Juin 40 au jour le jour

 Par Bertrand FAVREAU

 

I – LE CHOIX DE BORDEAUX

 

 

 

1. 14 juin : L’installation

2. 15 juin : Armistice ou Capitulation

3. 16 juin : se battre ou ne pas se battre

 

2.

Armistice ou Capitulation

 

 

 

« [...]il semblait, cette nuit là,

que tous les égouts de France avaient débordé

et que leur infect contenu s’écoulait dans la belle ville,

en une abominable inondation »

Major Général E. L. Spears

Témoignage sur une Catastrophe

 

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Bordeaux. La Place de la Comédie en Juin 1940. Dessin de J. Simont.

 

Samedi 15 juin 1940. Depuis la fin de mai, le débat s'était engagé à mots couverts. Le mot fatal : « armistice» n’avait été lâché qu’au Comité de guerre du 25 mai, puis le 29 mai, dans une lettre de Weygand à Paul Reynaud. Déjà, Weygand avait envisagé «l’impossibilité de continuer une lutte militaire ». A-t-il ensuite en accord avec Pétain, parlé d'un armistice ? Officiellement, plus rien jusqu'au 5 juin. Puis, il y eût le Comité de guerre du 5 juin, auquel participaient Reynaud, Pétain, Weygand, Darlan et Baudouin. Ce jour-là, une violente discussion s'instaura entre Spears et les Français à propos de l'insuffisance de l'appui britannique. Premier prétexte pour Weygand, approuvé par le maréchal Pétain, d’annoncer clairement alors que « si la bataille est nettement perdue, le véritable courage à ce moment-là sera de traiter avec l'ennemi ». Seul Reynaud avait dit alors «qu'aucune paix et qu'aucun armistice ne seront acceptables ». Au Conseil suprême interallié de Briare, le 11 juin, avait débuté la grande querelle. Paul Reynaud s’était retranché derrière l'accord franco-britannique du 28 mars et l'engagement qu'il avait pris envers Churchill, à Briare, de ne rien faire sans le consulter. Déjà, une nouvelle querelle s'instaurait: qu'avait dit exactement Churchill? Avait-il oui ou non délié la France de son engagement de ne pas conclure de paix séparée? Il fallut attendre la veille du départ vers Bordeaux pour que le problème fût explicitement évoqué. Et, à Bordeaux, elle allait occuper le devant de la scène.

Car les problèmes non résolus à Tours allaient se reposer dans des termes identiques à Bordeaux. Tours avait marqué la fin du réduit breton : Weygand avait été sans appel: le réduit breton était « impraticable. Quant à la thèse défendue par Mandel : « Se battre. « s'il le faut jusqu'aux Pyrénées», « se battre en Afrique du Nord », même en reculant, s'il le faut, «jusqu'à Tombouctou», Weygand y avait déjà répondu : «Je ne vais pas chez les nègres»…

 

Le choc Reynaud-Weygand

 

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Les parlotes du 15 juin.

 

Pour les partisans de l’armistice comme pour ses adversaires, le 15 juin devait être la journée de la décision. Comme les précédentes la journée allait commencer tôt au cours de cette nuit au plus profond de laquelle le général de Gaulle quittait une première fois Bordeaux pour une mission à Londres vers la Bretagne et Plymouth. Quelques instants après, à trois heures du matin un personnage essentiel est arrivé lui aussi à Bordeaux, accompagné de Marx Dormoy. « Qu’est ce qui m’y appelait : « L’angoisse et le sentiment de mon devoir[...] Je sentais l’heure si périlleuse que je ne me reconnaissais pas le droit de me tenir à l’écart » dira t’il dans ses Mémoires.

 

.. A trois heures du matin «au débotté »– il fait «irruption à la Préfecture de la Gironde ». Dans la capitale girondine surpeuplée qui s’efforce de chasser ses premiers réfugiés pour libérer les places au profit des «politiques », il n’y a plus une chambre. Après avoir envisagé de dormir dans leur voiture, ils ont songé qu’à la Préfecture il avait le, ministre de l’Intérieur et que ce ministre était Mandel connu pour recevoir aux heures les plus improbables de la nuit. Mais à trois heures du matin, cette nuit là, Mandel vient justement de se coucher. Heureusement quelques secrétaires veillaient encore et leur donnèrent des billets de logement pour l’Hôtel de Normandie qui jouxte la place des Quinconces à deux pas du Splendid où dormait Paul Reynaud et que venait de quitter le général de Gaulle, après son dernier salut protocolaire et froid au maréchal Pétain.

 

Dès six heures du matin, le lendemain, après à peine trois heures de sommeil, Georges Mandel est le premier en action, «hâve et non rasé », ainsi que le découvrira Jules Moch, son premier visiteur de la matinée. Mobilisé mais investi d'une mission à Bordeaux auprès de l'amiral Darlan, Moch, lui aussi a songé qu’il fallait consulter Mandel dont la réputation de «spécialiste émérite des pointages » n’est plus à faire. Or Mandel justement a besoin des socialistes. Il le dit à Moch. À cette heure, il y aurait depuis Tours, selon lui huit ministres sûrs partisans de la résistance : Reynaud, Marin, Campinchi, Laurent-Eynac, Dautry, Rollin, Thellier et lui. (Il juge Rio incertain ou Moch l’oublie dans son énumération tardive). Et très proche d'eux, le socialiste Georges Monnet. En revanche, seraient définitivement acquis à la capitulation outre l’inévitable Pétain, Chautemps, Rivière, Frossard, Ybarnégaray, Pomaret, Chichery, Bouthillier et Prouvost, soit neuf au total. Mais le sagace Mandel n'arrive pas à situer la position de trois autres : Delbos, et Sérol. Léon Blum pourra agir favorablement, s'il en était besoin, pour renforcer la fermeté de son ami socialiste, Monnet et de Delbos, radical dont il est l'ami et le voisin. Plus encore, il pourra chapitrer Sérol, jugé incertain, mais aussi le troisième membre socialiste du gouvernement, Albert Rivière, qui n’était pas encore à Bordeaux à cette heure mais devait arriver pour le Conseil de l’après midi. « S'ils se rallient à la Résistance, celle-ci peut l'emporter », commente-t-il à l'attention de Moch ". Cette réunion n’était qu’un prélude de l’aube. La vraie réunion de combat se tiendrait plus tard.

 

Entre temps, les partisans de la cessation du combat ne seront pas restés inactifs. A 8 H 45, Paul Baudouin s’est rendu sur le Boulevard Wilson, chez le Maréchal Pétain qui l’a fait appeler. Le maréchal est clair : les conseils des ministres successifs ne sont que dilatoires. Il est «décidé à en finir ». Il fait demander à Paul Reynaud une réunion urgente. Paul Reynaud plus que jamais écartelé entre des pressions contradictoire propose 18 heures. Le Maréchal insiste. On transigera sur seize heures. A 10 H 30, dans le quartier de l’Hôtel de Ville et dans le quartier de la barrière de Pessac comme aux alentours du Lycée Longchamp, les partisans de la cessation du combat avaient prévu, eux aussi, une réunion. L’une d’entre elles est prévue à 10 H 30. La veille, à son Q G, le général Weygand a reçu un message clair de la part du Maréchal Pétain :

« Il est question de faire réunir un Conseil des Ministres à Bordeaux demain à la fin de la matinée.

La présence du général Weygand est nécessaire.

Le Commandant en chef devra être à Bordeaux 58, rue de Saint-Genès au domicile de M. Baudouin, tél 868-20, avant 10 H 30 » 

 

Le général qui affirmera avoir informé du message et de sa venue Paul Reynaud (qui sans doute l’aura oublié) ne sera pas au rendez-vous. Avant qu’il ne parte avait été prise la décision de reculer le quartier général à...Vichy. Et le 15 à 7 heures du matin le train spécial mis à sa disposition pour lui permettre de quitter le siège du Quartier général au château du Muguet, près de Briare pour rejoindre Bordeaux n’avait pas pu dépasser Châteauroux. Il n’arrivera à la gare de la Bastide qu’à 14 heures. Presque en même temps que son fidèle Charles Reibel. À 1 0 h 30 se tient une réunion dans le bureau de Mandel. On y trouve, outre Louis Marin, les radicaux Campinchi, ministre de la Marine dont la conviction n’est plus à faire mais aussi Queille, Laurent-Eynac, le ministre de l'Air, Laurent-Eynac, Thellier, mais aussi Queuille. Léon Blum qui s’y rend n’y voit ni Louis Rollin que Jeanneney qui s’y rend comme Herriot, entend « verbeux », ni Frossard « catastrophé » selon Jeanneney qui y survient comme Herriot.y fait une apparition. Ce qui importe au premier chef à Léon Blum – Jeanneney l’a constaté – c’est de savoir l’état exact des armées. « La conversation dans laquelle je me trouvais introduit me plongea soudain comme dans un monde nouveau pour moi et où tout m’accablait de stupeur » se souviendra-t-il. Il y apprit en effet ce qu’il ignorait : à Tours le maréchal Pétain, vice-président du Conseil et le général Weygand, commandant en chef s’étaient tous deux prononcés pour la suspension immédiate des hostilités. « Les deux soldats les plus glorieux de France dont l’un commandait l’armée, dont l’autre la personnifiait au sein du gouvernement demandaient, exigeaient presque que la France déposât les armes ». Jeanneney prétend avoir synthétisé la position marino-mandélo-campincho-reynaldienne : « L’armée est en déroute : c est certain. Mais ce qu'il en "este, s'emploie-t-on vraiment à l'employer ? Voilà le drame. De bons éléments d'aviation subsistent (Laurent-Eynac confirme). Une flotte intacte n'a encore été engagée nulle part. Il y a encore l'Empire dont on vantait tant naguère les ressources et les mérites ! Il y a enfin nos alliés, envers qui nous sommes tenus... Ce n'est rien cela ? »

 

Selon Léon Blum, tous les hommes réunis ce matin là dans le salon de la Préfecture s’élevaient «avec la même décision » contre l’attitude des chefs de l’armée. Et Léon Blum de leur dire : « En résumé [...], vous êtes tous d’accord pour résister, mais vous pensez qu’à l’heure présente l’unique forme de la résistance est le départ ? ».Conclusion de l'entretien : il convenait de décider le départ des pouvoirs publics hors de France pour continuer la lutte. A condition que chacun tienne bon. Pour Jeanneney, ce n’est qu’une «parlote de plus », à laquelle il concède cependant un aspect positif : Herriot y aurait manifesté «beaucoup de rondeur et de résolution ».

 

Des chefs militaires refusent de se battre 

 

A 11 heures, Baudouin se rend chez le Président du Conseil. Déjà le maréchal Pétain a entrepris son siège. Il le trouve en compagnie de l’ambassadeur Charles Roux dans le bureau du chef du gouvernement. Selon Baudouin, le maréchal répète inlassablement son antienne : cessation des combats sans départ des pouvoirs publics à l’étranger. Reynaud, que Baudouin, considère «mou dans la défense de ses positions » s’en tient à la position de la veille : pas de décision avant la réponse de Roosevelt à l’ultime appel qu’il lui a adressé dans la nuit de jeudi à vendredi. Le maréchal menace de démissionner. A la même heure Jeanneney se rend chez Reynaud avec Edouard Herriot.

 

A quatorze heures, Weygand arrivait finalement en gare de La Bastide sur la rive droite de la Garonne. Il rejoignait immédiatement Baudouin, pour un conciliabule entre avec Pétain, Darlan et Bouthillier. Là Baudouin donne une arme contre Reynaud aux conjurés : il leur affirme qu’à Tours Churchill aurait déclaré «comprendre la pénible nécessité ou va être la France de demander l’armistice ». Reynaud serait donc selon lui délié de son engagement du 26 avril. La voie est libre pour la conclusion d’une paix séparée.

 

A la même heure que Weygand, un personnage de second plan mais dont l’agitation n’est pas négligeable est arrivé en voiture à Bordeaux : c’est le sénateur Charles Reibel, l’ami de Weygand. Il se rend immédiatement à l'hôtel du préfet, rue Vital-Carles, transformé pour la circonstance en Elysée de fortune auprès de Lebrun pour lui décrire l’état effroyable des troupes qu’il a recueilli auprès de Weygand qu’il a rencontré la veille à Briare. En a t’il reçu la mission ? Lebrun ne dira rien de cet entretien. Pourtant, le président, en guise de réponse à Reibel qui proclamait : « Je vous retrouve en des circonstances tragiques », » a bien situé l’exact enjeu de ces journées : « En effet, est-il un jour plus tragique que celui où les chefs militaires refusent de se battre ? ». Reibel s’installe ensuite dans la cour de l’hôtel de la Préfecture, et interpelle un à un les ministres lors de leur arrivée pour le Conseil des Ministres de 16 heures.

 

La véritable altercation verbale - la première - aura lieu à 15 h 45. Weygand entre d’un pas de chasseur dans le bureau de Paul Reynaud, Rue Vital Carles, investi de la mission qu’il a reçue de Pétain : il faut en finir. Il veut un entretien seul à seul. Le discours est toujours articulé en quatre branches : militaire : situation catastrophique aggravée. Tactique : exigence d’un armistice immédiat. Humanitaire : souffrance des soldats et misères des réfugiés. Politique Risque de troubles généralisés. Paul Reynaud est d’accord sur un point : il faut arrêter la tuerie. Les deux hommes ne diffèrent que par les moyens. Weygand exige un armistice. Reynaud annonce avoir choisi la « méthode hollandaise ». Etre la reine Wilhelmine et pas le roi Léopold. Il convient donc que le «cessez le feu » émane du généralissime. L’armistice ne pourrait être qu’une décision des politiques. Une capitulation ? Jamais il n’acceptera de jeter une telle honte sur l’armée française. « Je vous donnerai un ordre écrit » précise Paul Reynaud. A l’armistice, il oppose la nécessité d’une capitulation, prélude à une continuation de la lutte en Afrique du Nord. Reynaud est formel : Weygand répond :

-   Le gouvernement ne peut pas quitter la France.

Et comme Reynaud lui objecte que «l’Algérie c’est trois départements français. » Il coupe sèchement :

- Ce n’est pas la même chose ». De toutes façons, la doctrine de Weygand est bien arrêtée – et celle là il ne la contestera point puisqu'il la répétera même dans sa déposition au procès de Riom -  :"Dût-on me mettre les fers aux pieds, je ne quitterai pas le pays".

 

Mais là Weygand n’est plus militaire, il est maurassien. Il ne supporte pas l’insoutenable outrecuidance d’un président du conseil de la «gueuse » : Un monarque peut partir à l’étranger, il représente toujours un pays sur lequel sa dynastie règne de père en fils. Que représente donc en comparaison un président du Conseil de cette troisième République qui en a déjà compté plus de 100 en 70 ans ?

 

De cet entretien Paul Reynaud tire une tardive conclusion : « Je relèverai le général Weygand de son commandement, le jour même, après le Conseil des Ministres » ! La décision sera prise... sept ans après dans ses Mémoires en 1947. Pour l’heure le Conseil n’a pas encore commencé et sans doute Reynaud mesure t’il mieux le 15 juin 1940 qu’en 1947 combien il est impossible pour le chef du Gouvernement de limoger le général en chef d’armées tronçonnées et en débâcle qui recueille le total appui du vice président du conseil, le Maréchal Pétain.

 

   L’incident a retardé le Conseil prévu pour seize heures. Reynaud et Weygand ont du en quelques minutes à peine remonter la Rue Vital Carles pour se rendre – séparément - en l’hôtel du Préfet où doit se tenir le premier Conseil des ministres de Bordeaux. Il commence à 16 h 15. L’amiral Darlan et le général Weygand y sont introduit. Darlan sans rien trahir de ses sentiments profonds évoque les opérations navales en Méditerranée. Une nouvelle fois, Weygand, « plus pondéré » que lors de ses prestations précédentes, donne des nouvelles du front. Après avoir investi Paris, les Allemands se dirigeaient à l'ouest, vers Évreux et la Bretagne, à l'est ils fonçaient sur Saint-Dizier et Troyes. Le Rhin avait été franchi, et les troupes qui garnissaient la ligne Maginot allaient être prises à revers. Sans doute soucieux d'éviter d'être démenti, Weygand ne se livre plus lui-même à des annonces à sensation. Il laisse intervenir le général Lafont, commandant de la XVIII° région militaire, qui venait apporter des nouvelles de plus en plus catastrophiques au Conseil. Ce sera un message du général Georges. Peu avant 17 heures, Weygand et Darlan sont invités à se retirer. Paul Reynaud, lit alors à ses ministres la réponse de Roosevelt à son télégramme du 10 juin, puis insiste sur le devoir de la France de rester en guerre. Paul Reynaud, propose alors à ses ministres, puisqu'il n'est plus possible, de l'avis des militaires, de combattre sur le sol de France, de suivre l'exemple du commandement hollandais et de proclamer le «cessez-le-feu ». Un armistice est un accord et on ne peut «raisonnablement » envisager un armistice avec Hitler, pense Paul Reynaud. Il ne reste donc qu’une solution : L’armée capitulera sans condition. Il oppose à ceux qui exaltent les souffrances des populations et des soldats l'effet immédiat de la «solution hollandaise », alors qu'une demande d'armistice exigerait avant une conclusion plusieurs jours de négociations pendant lesquels le «massacre » ne pourrait que se poursuivre.

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Pris un instant à leur propre logique, les partisans les moins politiques de la cessation du combat semblent se rallier à la solution hollandaise. L'adhésion apparente de Pétain est au moins suffisante pour qu'il soit chargé par le Conseil d'aller, hors séance et sans délai, convaincre Weygand dans le salon d’à-côté que cette issue n'est aucunement contraire à l'honneur militaire. Et qu'il accepte la mission soit qu’il y voit la fin à laquelle il aspire, soit qu’il pense qu’elle balaiera avec elle un gouvernement investi aux seuls fins de «faire la guerre ». Mais, quelques minutes plus tard, Pétain revient en séance: non seulement il n'a pas convaincu Weygand,=, lequel attend toujours, - en compagnie de Darlan - dans le salon voisin. Qu'a bien pu dire Pétain ? A-t-il tenté de convaincre Weygand que le choix d'une telle issue ne serait aucunement contraire à l'honneur militaire ? Nul ne saura jamais les mots qu’il devait prononcer pour accomplir sa mission ? Weygand n’en parlera jamais.

 

Quelques minutes plus tard, Pétain revient en séance : non seulement il n'a pas convaincu Weygand, mais il a été littéralement «retourné », selon le mot de Lebrun, par lui. En faction dans la pièce contiguë de la salle de réunion, le généralissime, sentinelle impassible veillant sur l'honneur de l'armée, exigeait, plus que jamais et sans délai, que le gouvernement décidât de l'armistice. Et avec lui de sa chute inexorable puisqu’il a été nommé pour faire la guerre. Le débat reprend. « Une longue discussion s’ensuit » écrira Paul Baudouin. De cette discussion que savons-nous ? Certaines positions sont désormais bien connues : Pétain, Ybarnégaray, Pomaret, Bouthillier, Prouvost et Baudouin (sous-secrétaire d’Etat qui n’est présent qu’en qualité de secrétaire du Comité de guerre et qui ne vote pas) prennent fermement position en faveur de l'armistice. Ils sont combattus par Marin, Monnet, Dautry, Campinchi, tandis que Rio, selon Baudouin, «se déchaîné contre toute suspension de la lutte ». Boutillier ajoute Thellier aux opposants. Mandel, quant à lui, «juge qu'il ne peut se taire plus longtemps ». Il s'oppose à toute demande d'armistice «en quelques phrases sobres et coupantes ». Il vitupère les jeunes ministres, Baudouin et Bouthillier, entrés dans le cabinet pour faire la guerre et désormais fervents adeptes de la demande d'armistice. « Que chacun se prononce nettement ! » demande-t-il". La fissure apparue lors du deuxième Conseil au château de Cangé est désormais cruciale. Mais, comme le croira Baudouin, «la netteté n'est pas ce que désire le Conseil, profondément divisé ». Restent les douze autres ministres, ceux qui n’ont rien dit. Pour échapper à une logique d'affrontement entre les deux groupes, plutôt qu'une position tranchée, d'aucuns recherchent une solution qui éviterait la cassure du Conseil. Et dans la salle du Conseil elle-même, comme en 1936, comme en 1938, Chautemps ne restait pas inactif.

 

Et puis Chautemps parla

 

Sans doute le refus énergique de Weygand n’a t’il fait qu’attiser le débat sans en modifier les données. Car c’est avant qu’il ne soit confirmé par le maréchal qui seul aurait pu obtenir le revirement, un troisième clan était entré en action. Celui de ceux qui n’avaient pas encore voulu ou su prendre de position tranchée. Ils ont un chef de file Camille Chautemps.

 

Le député de Blois avait entamé sa description de la situation militaire et humaine de la France de l'exode, que Mandel résumait ainsi : « Inutile tuerie. Opinion publique. Intention généreuse du vainqueur. » Mandel disait de lui : « Il répète le discours qu'il fera sur la tombe de la France morte. » Or ce discours servait d'introduction à sa célèbre «motion de conciliation », destinée à satisfaire partisans et adversaires de l'Armistice. Selon Chautemps, le gouvernement pouvait ne pas s'opposer au transfert en Afrique du Nord, mais il était souhaitable que l'opinion publique comprît la nécessité de cette mesure et n'accusât pas le gouvernement de désertion. Dès lors n'était-il pas plus raisonnable de demander aux Allemands les conditions de l'armistice ? Ce n'était aucunement capituler : en effet, comme les exigences des Allemands allaient vraisemblablement être inacceptables, cette demande ne constituerait-elle pas la meilleure démonstration qu'il était nécessaire de continuer la lutte?

 

Les ministres présents virent-ils le piège dans lequel ils allaient s’enferrer ? La "proposition Chautemps" ne permettait-elle pas de soutenir que l'on était résolument contre l'armistice, puisqu'elle avait pour objet de démontrer, au vu de la dureté des conditions posées par les Allemands, la nécessité de continuer le combat ? Au-delà de l'habile présentation, demander les conditions d'un armistice paraissait équivaloir à une demande d'armistice effective, car, une fois dans l'engrenage, il serait difficile, voire impossible, de reculer. Mandel percevait le véritable caractère de ce compromis insidieux, qui allait brouiller les positions parce qu'il offrait un alibi inespéré aux hésitations des ministres «flottants ». En un mot, il permettait d'éluder a priori les engagements pris avec l'Angleterre, et présentait en même temps une habile échappatoire à une situation désespérée. Pour tous, il était le moyen de «gagner du temps ». Frossard, appuyait la proposition, se livrant sans vergogne à des variations oratoires sur le thème «armistice ne veut pas dire capitulation ». Pour Mandel, Chautemps était plus que jamais le «manœuvrier à la souplesse féline dont le double jeu fut constant durant ces tristes journées », ainsi qu'il devait l'expliquer plus tard.

 

Tous les témoins ont attesté qu'une majorité était formée en faveur de la proposition Chautemps, réunissant à la fois les partisans déterminés de l'armistice mais aussi les «flottants », même le président de la République. De même que Weygand avait été le péril de Tours, Chautemps se révélait le danger de Bordeaux. Albert Lebrun appuis la proposition Chautemps » note Baudouin tandis que le président de la République témoignera que la proposition a bien recueilli un «écho favorable dans une partie du conseil ». Pour Bouthillier ce sont les trois quarts des ministres qui y étaient favorables en d’autres termes 18 sur 24 tandis que seuls six étaient contre (Mandel, Marin, Dautry, Campinchi, Rio et Thellier, selon Bouthillier qui ne cite ni Monnet, ni Sérol). Pour Paul Reynaud, treize ministres sont pour, et six contre. Cette majorité ne devait pas emporter pour autant la décision. Paul Reynaud lui-même avait noté sous les yeux d’Albert Lebrun les noms des partisans et des opposants à la solution. La majorité existait bien mais elle ne se compta ni ce jour là, ni le suivant. Il restait en ce quinze juin encore une arme à Paul Reynaud : la visite de l’ambassadeur Campbell. La proposition Chautemps est «incompatible avec l’engagement qui nous lie à la Grande-Bretagne ». Offre t’il sa démission. Oui selon Baudouin et Lebrun. Mais Lebrun le retient. Déclare t’il qu’il va réfléchir ? Il d'attendre la réponse de Roosevelt au message de Reynaud du 14juin et demander aux Anglais l'autorisation d'ouvrir des négociations séparées.

Avait-il été question ce jour là de la flotte ? Nul ne semble en avoir parlé ? Paul Reynaud affirme avoir, à la fin de ce premier Conseil bordelais, demandé au maréchal de reconnaître que livrer la flotte serait contraire à l’honneur. Seul Herriot, qui, président de la Chambre des Députés n’y assistait évidemment pas, évoque le même fait dans ses Souvenirs.

 

« Pas de déshonneur pour l’armée »

 

Lorsque le Conseil se sépara, à 19 heures pour Bouthillier, à 19 H 55 pour Weygand, plus de trois heures avaient passé. Weygand faisait depuis plus de deux heures antichambre. Il assista à la sortie un à un des ministres. Sauf Mandel et Bouthillier, restés auprès du Président de la République. C’est l’heure de sa deuxième altercation de la journée avec Paul Reynaud. Les deux hommes auront de cette scène des versions différentes pour les années à venir. Paul Reynaud s’est dirigé vers lui à la sortie du Conseil. Cette fois il n’envisage pas de le relever de son commandement mais entend lui donner des ordres. Il demande une nouvelle fois la capitulation « hollandaise » de l’armée.» Selon Weygand, il aurait fait précéder cette demande de la mention : « Ainsi que nous en avions convenu tout à l’heure... » provoquant l’explosion du général. Celui-ci «dans un état de grande nervosité » hurle, puis se met à vociférer, de plus en plus fort : « Il n’y a pas une force au monde pour me faire signer la capitulation d’une armée qui vient de se battre comme l’armée française l’a fait ». Reynaud l’invite à se calmer, mais le général crie de plus en plus fort : « Jamais ne n’infligerai pareille honte à nos drapeaux ! » Et sans désemparer : « Ah ! C’est donc pour cela que vous m’avez fait revenir de Syrie ! ». Weygand ne contestera pas le ton, mais il lui donnera une autre cause que la nervosité : il lui fallait être sûr d’avoir des témoins de ses propos. Pour cela, le général choisit même d’entrer d’un pas décidé dans la salle où venait se tenir le Conseil pour être entendu par le président de la République. La «nervosité » ne cesse pas au point qu’Albert Lebrun n’arrive pas à lui «imposer le silence » et se réfugie, en juriste prudent, derrière son irresponsabilité constitutionnelle, pour refuser de l’entendre hors la présence du président du Conseil. Paul Renaud dût revenir sur ses pas : « Pas de déshonneur pour l’armée ». Le corollaire est désormais clair, il appartient aux politiques d’assumer seuls le désastre. Avec toutes ses conséquences de droit et de fait. Le compte à rebours égrène ses ultimes rémissions.

 

   « Tout dépend maintenant des Américains », devait dire Georges Mandel à Léon Blum. En attendant, la réponse de Roosevelt, puisque l’armée refuse de capituler, et puisque la proposition Chautemps apparaît à une majorité comme un «moindre mal », Reynaud estime devoir «au nom de la majorité du Conseil » demander à Churchill le dernier viatique pour demander les conditions d’un armistice. Après 20 H, il convoque Campbell et Spears Rue Vital Carles. La Rolls Royce de l’ambassadeur pavoisée de l’Union Jack traverse à nouveau brièvement Bordeaux jusqu’au Cours de l’Intendance et franchit le barrage de l’entrée de la Rue Vital Carles. Selon le général anglais, la rencontre commence par un semi-incident. En guise d’entrée en matière, Reynaud aurait adopté la version Baudouin : « Comme M. Churchill a dit à Tours qu’il accepterait que la France sollicite un Armistice... » Paul Reynaud n’a-t’il décidément pas de chances ce jour là avec ses entrées en matières ? Ou bien, ballotté entre des partis radicalement opposés, n’essaie t’il plus déjà que de faire accroire à chacun ce qu’il voudrait tant pouvoir tenir pour vrai ? Aux premiers mots, les anglais se rebiffent avant la fin de la phrase : Churchill n’a aucunement dit cela. Spears qui avait entrepris de prendre des notes pour rédiger ses dépêches, pose son crayon et dit :

-« Je ne peux pas noter ça, parce que ce n'est pas vrai. »

- « Baudouin vient d'affirmer au Conseil qu'il l'avait dit et que lui-même l'avait noté, à ce moment-là », proteste Reynaud.

Curieusement les trois hommes étaient tous les trois présents à la conférence. Ils conviennent qu’ils ne se sont pas absentés une minute et que le Premier ministre n'a rien dit de tel. Campbell déclara, en outre, que, le matin même il avait demandé à Baudouin. d'où pouvaient provenir les rumeurs qui couraient au sujet du prétendu consentement donné par Churchill à une demande d'armistice par la France. Or, Baudouin lui aurait répondu que lui-même savait parfaitement que le Premier ministre n'avait rien dit de tel, ce qu'il était prêt à affirmer expressément.

Pendant la discussion assez confuse qui s'ensuit, quelqu'un suggère que Roland de Margerie soit invité à montrer ses notes. Margerie apparaît dès que Reynaud a cessé d'appuyer sur la sonnette et revient avec ses notes de Tours, moins d'une minute après. Il les lit d'un bout à l'autre, debout, devant la table, en face du président, la transcription des traductions faites par lui et par Berkeley, à Tours. Force était de le constater : elles ne contenaient pas un seul mot qui pût, d'une façon quelconque, être interprété de façon à justifier la déclaration prêtée par Baudouin à Churchill.

 

Paul Reynaud prend une feuille de papier et commence à rédiger un message à Churchill :

 

 « Au Conseil des ministres, cet après-midi, il a été soutenu qu'au moment où l'ennemi est sur le point d'occuper le pays tout entier, ce qui infligera des privations et des souffrances cruelles à la nation française, le départ du Gouvernement serait considéré par la population comme une désertion. Cela pourrait entraîner de violentes réactions de la part du public, à moins qu'il ne soit établi que les conditions de paix imposées par Herr Hitler et le Signor Mussolini sont inacceptables comme contraires aux intérêts vitaux et à l'honneur de la France.

Le Conseil des ministres ne doute pas que ces conditions soient en tous cas inacceptables mais il a décidé que ce fait devait être prouvé, sans discussion possible. Si cette procédure n'est pas adoptée, ce sera la rupture du Gouvernement car, dans ce cas, une grande partie de ses membres refusera de quitter le sol français.

 

En vue de s'assurer des conditions allemandes et italiennes, le Conseil a décidé de demander au gouvernement britannique de s'enquérir, par le truchement du gouvernement des Etats-Unis, des conditions d'armistice qui seraient offertes à la France, par les gouvernements allemand et italien.

Le président du Conseil est autorisé, si le gouvernement britannique est d'accord pour que le gouvernement français fasse cette démarche, à déclarer au gouvernement britannique que la remise de la Flotte française à l'Allemagne serait considérée comme une condition inacceptable.

Si le gouvernement britannique refusait son consentement à cette démarche, il semble, en vue des opinions exprimées au Conseil des ministres, que le président du Conseil n'aurait d'autre alternative que de démissionner. »

 

Alors qu’il s’apprêtait à achever la rédaction, on apportait à Reynaud la réponse de Roosevelt à son « ultime message », celui qui avait été envoyé le 14 au matin. « En le lisant, il pâlit encore, sa figure se contracte, ses yeux deviennent «des fentes à peine perceptibles dessinant un accent grave d'un côté du nez et un accent aigu de l'autre. » écrit Spears.

 

Confidentiel. Washington, 15 juin, Il h du matin.

 

« Je vous envoie cette réponse à votre message d'hier, qui, je suis sûr que vous vous en rendrez compte, a été, de notre part, l'objet de l'examen le plus sérieux en même temps que le plus amical.

Permettez-moi, d'abord, de vous réitérer l'expression de l'admiration toujours croissante avec laquelle le peuple américain et son gouvernement rendent hommage au courage éclatant dont, sur le sol français, font preuve les armées françaises dans leur résistance à l'envahisseur.

Je tiens aussi à répéter dans les termes les plus solennels que, ne négligeant aucun effort possible dans les conditions présentes, le gouvernement des Etats-Unis a permis aux armées alliées de se fournir dans ce pays, au cours de ces dernières semaines, en avions, en artillerie et en munitions de toute nature et qu ' aussi longtemps que les gouvernements alliés poursuivront leur résistance, il redoublera lui-même d'efforts dans ce sens. Je crois possible de dire qu'avec chaque semaine qui passe, une masse de plus en plus importante de matériel de guerre sera mise en route à destination des nations alliées.

Conformément à sa politique de non-reconnaissance des acquisitions territoriales réalisées par la force des armes, le gouvernement des Etats-Unis se refusera à reconnaître la validité de toute tentative de nature à porter atteinte à l'indépendance de la France et à son intégrité territoriale.

Dans ces heures si déchirantes pour le peuple français et pour vous-même, je vous assure de ma plus extrême sympathie et je puis vous assurer, en outre, qu'aussi longtemps que le peuple français continuera à défendre sa liberté et, par là-même, la cause des institutions démocratiques dans le monde, il pourra compter recevoir des Etats-Unis, en quantités toujours croissantes, du matériel et des fournitures de toute nature.

Je sais que vous comprendrez que ces déclarations ne sauraient impliquer aucun engagement d'ordre militaire. Le Congrès est seul à avoir le pouvoir de prendre de tels engagements.

 

Le coup n'est pas moins dur pour avoir été attendu. Selon Spears Reynaud «le supporte pourtant bien. ». Il lève les yeux sur ses deux interlocuteurs britanniques et leur dit « d’une petite voix sans timbre » : « Notre appel a échoué, les Américains ne déclareront pas la guerre. » Puis il se remet à écrire.

 

Le paragraphe suivant de son télégramme à M. Churchill se référait à Tours :

"Il a été entendu, là, jeudi dernier, sur votre suggestion, que la question d'autorisation d'une demande d'armistice serait reconsidérée si la réponse du président Roosevelt était négative. Cette éventualité s'étant produite, je crois que la question peut être à nouveau posée »

 

Il remet le message en leur demandant de le transmettre avec la plus grande célérité et d'insister sur le fait qu'il est l'expression d'une décision officielle du Conseil des ministres réuni sous la présidence du président de la République. Il demande une réponse pour le lendemain matin, dimanche.

 

Après avoir quitté Reynaud, l’ambassadeur Campbell et le major général Spears se sont rendus à la préfecture pour avoir la tendance exacte du Conseil avant de transmettre leurs dépêches. Mandel donnait non seulement sa version des faits : « Faute d'une direction énergique, le Conseil avait dévié vers la solution Chautemps » mais il l’accompagnait ses informations d’une exhortation tant qu'il en était encore temps. Il demanda à Campbell et à Spears d’inciter le gouvernement britannique à rappeler au gouvernement français que ni la Pologne, ni la Norvège, ni la Hollande n'avaient renoncé à se battre dans des circonstances similaires et qu'on ne saurait accepter moins de détermination de la part de la France. Une fois encore, il adjura de ne pas délier la France de ses engagements du 28 mars, car autoriser une demande d'armistice, c'est rendre inévitable une «abjecte capitulation». Pour lui, la France était liée «par l'engagement sacré de ne pas conclure de paix séparée ». Si le gouvernement britannique refusait de libérer la France de ses obligations, les ministres flottants qui déjà étaient prêts à s'abandonner à la solution Chautemps pourraient être amenés à un «état d’esprit plus viril et plus réaliste ». A 1H 20 depuis le Consulat d’Angleterre, Campbell faisait transmettre le message de Reynaud à Londres. Auparavant vers minuit il a pu téléphoner directement à Londres pour préciser que la question posée par Reynaud avait pris en ce quinze juin une «forme brutale » depuis la réponse des Etats Unis. La réponse émanant de lord Halifax ne tarda guère. Elle était précise :

 

L’ambassadeur devait s’opposer aussi fortement que possible à la demande française

Aucune décision ne saurait être prise par la France avant une nouvelle rencontre avec la Grande Bretagne. L’Angleterre y croyait elle encore ? Les instructions précisaient qu’en cas d’échec l’ambassadeur devait inviter instamment les Français à suivre l’exemple de la Hollande et à quitter la France «avec lui ».

 

Ce même soir, Mandel n’a pas reçu que Campbell et Spears. Après le dîner, il a reçu la visite du sénateur Tony-Révillon. Comme à Jules Moch le matin même, il fait part de ses pointages: quatorze ministres contre l'armistice, dix pour. Mais les hésitants gagnent. Mandel n'a pas confiance en Lebrun, indécis : « Les partisans de l'armistice font une forte pression sur lui. » Au nombre de ceux qui «resteront fidèles à leur point de vue jusqu'au bout », il cite Renaud, Campinchi, Marin, Rio, Julien, Rollin, Dautry... Faire la chasse aux « flottants », telle est son obsession. Il est désormais trop tard pour ceux que Jeanneney appelle les «défaitistes systématiques comme Pomaret », mais il reste éventuellement à agir sur ceux que le même Jeanneney qualifiera de «veules types Frossard » et surtout sur «ceux qui bien orientés, cèdent toujours, genre Pernot ». À Tony-Révillon, Mandel répète ce soir-là ce qu'il avait dit à de Gaulle deux jours plus tôt : « L'incapacité de nos chefs militaires nous a fait perdre la bataille de France, mais notre pays n'est pas définitivement vaincu [... ]. Demain, nous pouvons aussi vaincre en Méditerranée. Je crois à la supériorité des forces des démocraties. C'est folie de se déclarer vaincus lorsque nous pouvons être vainqueurs en continuant la lutte avec nos alliés dans notre empire africain. » Pour l'heure, il fallait tenir le front des politiques. « Allez voir les ministres ! Nos adversaires ne sont pas inactifs », exhorta Mandel.

 

   Ce soir là, Paul Reynaud décommandera son dîner avec les présidents des deux Chambres prévu pour 22 heures. Et il n’y aura pas comme la veille de pic-nic Rue Vital Carles. Paul Reynaud que Spears décrit "blême, fripé, il avait l’aspect d’un linge empesé qui serait tombé dans une baignoire », ira dîner au Restaurant du Splendid, sur la place des Quinconces avec Devaux mais aussi avec deux partisans déchaînés de l’armistice, le colonel de Villelume, et Madame de Portes. Plus que jamais à l’approche de l’heure décisive, Madame de Portes qui dirigeait énergiquement la circulation des véhicules officiels en pantalon rouge, dans les châteaux de Touraine, croit pouvoir mieux que personne concilier les deux exigences qui sont les siennes : demander l’armistice et garder le pouvoir. Paul Reynaud lui sait désormais que l’un exclut l’autre, sauf à y être expressément autorisé par Churchill. Mais Madame de Portes a trouvé une solution qui réduit toute difficulté : un gouvernement Pétain avec Paul Reynaud pour vice Président du Conseil qui apporterait ainsi au maréchal «dans la coulisse l’appui de son expérience ». Le programme est tellement irréaliste que Paul Reynaud sourit de la contradiction qu’il recèle. Mais Madame de Portes devant deux témoins cède à la violence verbale et cherche les mots qui blessent : « Vous n’êtes pas français » lui lance t’elle. Elle s’offre à lui prouver qu’il est lâche. A plusieurs reprises elle le défie. Le président du Conseil finit par lui lancer deux verres d’eau à la figure. C’est ce qu’a retenu Villlelume en cette nuit de drame.

 

   A la même heure, Anatole de Monzie et Jean Mistler sont dans le bureau de l’ambassadeur d’Espagne qui a lui aussi replié son ambassade au consulat de Bordeaux. Ils y resteront jusqu’après minuit. Que préparent-ils à Bordeaux en cette soirée du 15 juin, eux qui ne sont pas ministres ? « Nous essayons de prévoir la procédure et les modalités de l’armistice » expliquera Monzie. L’ambassadeur «a sur sa table la liste des visas demandés dans la journée pour le transit en Espagne. Nous parcourons avec lui cette liste qui porte en première ligne un nom de diplomate français. Les noms juifs viennent ensuite » commente-t-il avant de se livrer à diverses plaisanteries en imaginant le président Jeanneney en colonel des zouaves pontificaux. « C’est une vue assez drolatique dans la désolation de cette nuit d’attente tragique ». Le gouvernement Paul Reynaud n’a plus qu’un jour à vivre. C'est, en effet, dans la journée du 16juin que le sort du ministère Reynaud devait se jouer.

 

 […]

 

Bordeaux Juin 40 au jour le jour

 

Par Bertrand FAVREAU

 

I – LE CHOIX DE BORDEAUX

 

3

16 juin : se battre ou ne pas se battre

 

1. 14 juin : L’installation

2. 15 juin : Armistice ou Capitulation

3. 16 juin : se battre ou ne pas se battre

 

 

La Crise du 16 juin.

 

Le 16 juin à 11 heures, se réunissait, rue Vital-Carles, le deuxième Conseil des ministres de Bordeaux. La réponse de Roosevelt, pleine de commisération et d'attentisme, était arrivée. Pour Mandel, il s'agissait d'un « message décisif »: « L'Amérique, sans fard, laissait prévoir son intervention militaire future. Pour le moment [… ] elle précisait son concours [… ] lointain mais certain. Il fallait tenir jusqu'à son arrivée. » Hélas, lorsque Reynaud en fit part au Conseil, sa lecture jeta « le désarroi [...] Comme s'il était possible, à cet instant de l'Histoire, d'obtenir autre chose de M. Roosevelt », dira Mandel.

 

Dans ce climat de consternation, le maréchal Pétain se leva de nouveau et lut, debout, une lettre de démission qu'il avait tirée de sa poche. Motif: le retard à demander l'armistice. Mais la réponse de Churchill n'était pas parvenue, et l'insistance de Lebrun et de Reynaud parvint à faire admettre au maréchal qu'il convenait d'attendre la réponse de l'allié britannique à la demande présentée par le Conseil.

 

Une nouvelle réunion était prévue pour l'après-midi. À 13 h 30 arriva la réponse anglaise en deux télégrammes successifs. C'était une acceptation conditionnelle: la France pouvait demander les conditions de l'armistice, sous réserve d'envoyer au préalable sa flotte dans les ports anglais. Pourtant, les ministres n'auraient pas à se prononcer sur les exigences britanniques, que Reynaud lui-même n'acceptait pas. Car, peu avant le Conseil des ministres, les télégrammes du Foreign Office furent « suspendus » et l'ambassadeur Campbell alla même jusqu'à préciser qu'ils étaient « annulés ». L'Angleterre avait mieux à proposer. De fait, le général de Gaulle téléphona une nouvelle proposition du gouvernement anglais: l'union franco-britannique. Sur une idée de jean Monnet et de sir Robert Vansittart, secrétaire général du Foreign Office, la solution avancée voulait ne faire plus qu'une seule et même nation des deux pays, unis pour le meilleur et pour le pire. Winston Churchill, au début réservé sur le projet, devait confirmer lui-même par téléphone à Paul Reynaud son approbation de cette union indissoluble entre la France et l'Angleterre.

 

Passé le premier moment d'euphorie, il apparut que le coup de théâtre de l'après-midi du 16 juin ne faisait aucun effet sur le Conseil, accablé par l'ampleur du désastre et prostré face aux malheurs de la France. Le débat sur l'union franco-britannique allait tourner court: Pétain déclarait que c'était « une fusion avec un cadavre » (Weygand ne répétait-il pas à qui voulait l'entendre qu'« avant trois semaines l'Angleterre aurait le coup tordu comme un poulet » ?). Chautemps et Ybarnégaray opposaient que « la France allait devenir un dominion », ce à quoi Mandel rétorqua: « Préférez-vous être un district allemand ? » Phrases peut-être apocryphes ou vraisemblablement prononcées en dehors de la séance du Conseil, dont la simple relation a posteriori témoigne du climat - exacerbation des positions et confusion - dans lequel la proposition anglaise, que Reynaud lut deux fois au Conseil, fut - sans débat - écartée. Et, dès lors, ce fut dans une atmosphère de plus en plus tendue qu'on donna au Conseil lecture du texte d'un télégramme du général Georges: « Situation encore aggravée... nécessité absolue prendre décision. »

 

Or, la décision était presque acquise la veille. Et son concepteur, Chautemps, revint à la charge. Il reprit sa proposition, bien décidé à réussir là où Weygand avait échoué. Mandel savait que le temps était venu d'arrêter Chautemps. Car ce dernier était bien le seul, désormais, à pouvoir obtenir du Conseil qu'il se résolve à demander un armistice dont la majorité de ses membres ne voulaient pas tout en croyant qu'effectivement il ne le demandait pas. «J'espérais par une intervention violente forcer mes collègues à envisager les réalités de la situation », dira-t-il. Mandel n'eut, dès lors, qu'une réponse à la proposition de Chautemps: « La question est simple. Il y en a, ici, qui veulent se battre, et d'autres qui ne le veulent pas. » « Non, répliqua Chautemps, qui plus tard minimisera l'incident, il y a des Français également conscients de la grande détresse où ces revers militaires ont placé la France, et désireux de trouver les moyens les plus adéquats. » Et il aurait ajouté: «je n'ai pas de leçon à recevoir de M. Mandel. » L'incident - « violent », selon Pomaret - « cristallise les opinions », remarque Lebrun. Et Paul Reynaud de noter que « le désaccord tourne à la querelle " ». La discussion reprit. Pour Mandel, la France ne pouvait se résigner à la capitulation la plus humiliante de son histoire dans l'équivoque et les faux-semblants, sans que chacun ait pris solennellement ses responsabilités devant l'Histoire. Pour en finir, il demanda que l'on Procède au vote. En vain. La tradition est qu'on ne vote pas au Conseil des ministres. Reynaud se contenta de proposer une nouvelle réunion du Conseil pour le soir à 22 h.

 

A-t-il annoncé que le gouvernement était démissionnaire? Mandel, pas plus que Marin ou Campinchi, ne l'a entendu. Harassé, il revint à la préfecture où l'attendaient Georges Wormser et André Diethelm, ses deux anciens chefs de cabinet. « Livide... épuisé », il devait dire: « Nous sommes battus, la lâcheté l'emporte. J'ai fait ce que j'ai pu. Il y aura un troisième Conseil des ministres dans la soirée mais n'en espérez rien. » Il appela Jeanneney et Herriot, avec lesquels il n'avait cessé de se concerter. Il vit Léon Blum, qui affirmait avoir pris en main Sérol et garantissait son revirement en faveur de la poursuite de la lutte pour 22 h. Il reçut les nombreuses personnes qui se pressaient à sa porte, fit un nouveau pointage avec Louis Marin et Campinchi. Pourtant, il sembla désabusé à ses proches. Sans doute restait-il un dernier et secret espoir: convaincre Lebrun, comme Mandel l'avait annoncé à Georges Monnet, de ne pas choisir le nouveau président du Conseil parmi les partisans de l'armistice. C'est l'ultime message que Mandel tenta alors de transmettre à Spears et à Campbell avant qu'ils ne se rendissent auprès du président du Sénat: refuser la démission de Reynaud pour le charger de faire un nouveau gouvernement de résistance. Lui ou Mandel, tel sera le message porté par l'ambassadeur anglais à Jeanneney, l'homme qui, selon Mandel, avait le plus d'influence sur le président de la République. Or, Jeanneney professait que demander ne serait-ce que les conditions de l'armistice serait «couper le jarret au pays" ». Mais, les événements allaient plus vite que les subtilités du régime parlementaire. Lebrun avait déjà nommé Pétain, qui lui avait instantanément remis - heureuse surprise » selon le président de la République - la liste de son gouvernement. Dans son gouvernement figuraient les onze membres du cabinet Reynaud acquis à la demande d'armistice. Le nouveau gouvernement n'était plus divisé, mais son homogénéité n'était pas dans le sens espéré par Mandel: les « mous » avaient chassé les «durs », les « défaitistes » avaient évincé les partisans de la résistance.

 

Les pointages du 16 juin

 

Le décompte des partisans ou des opposants à l'armistice a donné lieu, pendant trente ans, à des polémiques (en 1943, avec Pomaret et Pertinax, en 1969 avec encore Pomaret). Mandel, quant à lui, fidèle à sa spécialité, n'avait pas manqué d'opérer de savants pointages, pris sous sa dictée par Jules Moch, Tony-Révillon et Louis Marin. À jules Moch, il ne cita le 15 juin que « huit ministres partisans certains de l'armistice », peut-être neuf, contre « neuf acquis à la capitulation ». Tout au long des années d'après-guerre, il a été démontré, pour des raisons diverses, dont la moindre n'était peut-être pas d'ailleurs la réalité du fait, qu'il y avait, le 16 juin 1940, une majorité contre l'armistice et que Paul Renaud avait, de ce fait, abandonné la partie contre la majorité de son Conseil. Louis Marin, qui détenait un pointage de Mandel du 16juin, s'est plus particulièrement occupé de vérifier ce décompte dans le cadre de la commission d'enquête parlementaire. Pourtant, une telle démonstration a contralio est de peu de ressource pour l'analyse des faits. D'une part, parce que, après 1945, tous les acteurs de ces événements qui n'avaient pas ouvertement pris position avaient intérêt à soutenir qu'ils avaient été opposés à l'armistice. Et, d'autre part, parce que le rapprochement des divers témoignages connus suffit à apporter un commencement d'explication pertinent pour l'appréhension de ces journées troubles.

 

En tout état de cause, et malgré la demande de Mandel, le vote pour ou contre l'armistice n'a pas eu lieu. Le dernier pointage de Mandel ne devaitjamais recevoir la vérification du suffrage. Il n'est plus temps de le déplorer. Deux éléments, toutefois, viennent atténuer rétrospectivement la portée historique de cette absence de scrutin. Le premier est que, à partir de tous les témoignages connus, l'on peut déterminer avec une quasi-certitude ceux qui, sans doute possible, étaient contre l'armistice : Mandel, Reynaud, Monnet, Rio, Marin, Dautry, Laurent-Eynac, Campinchi, julien et Rollin, auxquels il faut ajouter Delbos, et ce en dépit des doutes sûrement injustes (selon Spears, notamment, qui résidait avec lui à l'hôtel Montré) de Mandel ou de la mémoire défaillante de jules Moch, soit onze voix. Avec la même certitude on sait qui était pour : Pétain, Chautemps, Ybarnégaray, Prouvost, Bouthillier, Pomaret et Frossard, auxquels on peut ajouter Rivière et Chichéry, soit neuf voix (si l'on admet que Baudouin, sous-secrétaire d'État, partisan de l'armistice, n'ait pas été appelé à voter bien qu'il se soit exprimé au Conseil, et dix voix dans le cas contraire). Quant aux autres, c'est l'incertitude. Certes, ultérieurement, Rio a bien classé Queuille et Thellier parmi les adversaires de l'armistice, mais il se référait à un article de Gringoire paru sous l'occupation. Questionnés avec insistance par Louis Marin, devant la commission d'enquête, Louis Rollin s'est contenté de répondre par oui ou par non, et Laurent-Eynac par «pour » ou «contre » à l'appel des noms des ministres et ce «sous la réserve expresse des défaillances de mémoire ». Et, comme devait le dire Georges Monnet en 1948 de ceux qui ne se sont manifestés ni dans un sens ni dans l'autre : « Rien ne permet de dire qu'ils n'auraient pas soutenu Reynaud". » Or, il y avait vingt-quatre membres appelés à voter au Conseil des ministres et aucune certitude n'a pu être donnée quant aux quatre autres: Queuille gêné, selon Rollin, par l'attitude de Chautemps, Sérol, oscillant, de l'aveu même de Blum, Pernot et Thellier, sur lesquels les avis les plus contradictoires ont circulé et sur la position desquels averses conjectures restent possibles.

 

Par ailleurs, comme Mandel l'a bien compris dès le début, sans doute parce qu'il en redoutait les effets, la démission de Paul Reynaud ne s'est aucunement fondée sur une majorité ou une minorité quant à l'armistice. C'est le ralliement - admis par tous les témoins - de la majorité du Conseil à la « proposition Chautemps », qu'il appellera plus tard l'« opération Chautemps » - au grand dam de Pomaret -, qui a fait opter Paul Reynaud pour la position de démissionnaire, car il ne voulait « en aucune circonstance répudier l'engagement qu'il avait signé » avec les alliés britanniqueS46. Sur cette analyse, du moins, Reynaud a le soutien de Mandel, qui devait expliquer plus tard à Léon Blum, au cours de leur détention commune, comment la « proposition Chautemps >, ou la « suggestion Chautemps-Frossard » avaient fait « l'effet d'une plaque tournante » sur laquelle avait « pivoté » la majorité du cabinet Reynaud. Et l'ambiguïté demeure, car il n'y avait, à la lettre, aucune contradiction entre une position hostile à l'armistice et une adhésion à la proposition Chautemps, qui avait pour finalité de démontrer que les conditions d'un armistice présentées par l'ennemi étaient inacceptables, ce qui rendait indispensable la poursuite de la lutte.

 

Paul Reynaud, lui-même, n'a guère aidé à la clarification. Sur le papier griffonné à l'instant des déclarations - qu'il ne devait retrouver que bien tardivement -, il avait consigné parmi les ministres favorables à la « proposition Chautemps », outre les fervents de l'armistice, les noms de Queuille, Thellier,julien, Laurent-Eynac, pourtant considérés par certains témoins comme des adversaires de l'armistice. Sur la liste où étaient censés figurer ceux qui étaient contre, on ne trouve toutefois que les noms de Rio, Marin, Delbos, Georges Monnet, Rollin mais aussi Sérol (souvent présenté comme plutôt enclin à l'armistice). D'une façon plus surprenante encore ne figurent parmi les «contre » ni le nom de Mandel, ni celui de Campinchi, ni le nom de Dautry, en lesquels tout le monde s'accorde à voir les fers de lance de la poursuite du combat. Paul Reynaud pouvait-il ignorer leur soutien, alors qu'il devait écrire dans ses Mémoires qu'au lendemain de sa démission il avait reçu «la visite des ministres qui lui étaient restés fidèles » et qu'il cite nommément : Mandel, Marin, Campinchi, Rio, Dautr-y, Monnet, Rollin, Delbos, mais aussi Laurent-Eynac (pourtant partisan supposé de la proposition Chautemps), alors qu'il omet, cette fois-ci, Sérol, qui en aurait été l'adversaire? Paul Reynaud a-til pu douter un seul instant de la position de Mandel ?

 

« Mandel et Reynaud »

 

Sans doute Paul Reynaud devait-il réévaluer à la baisse le rôle de Mandel - alors disparu - dans ses différents écrits postérieurs à la Libération. Évoquant le deuxième Conseil du 16juin à Bordeaux, il écrit: « Mandel, qui parle pour la première fois au Conseil sur la question de l'armistice... » En janvier 1964, il dira de même à Henri Amouroux: « Mandel s'est tu. Pourquoi ? Je n'en sais rien". » Or, une telle affirmation est en contradiction radicale avec les indications données par les autres témoins : Lebrun, qui a parlé de «sa passion généreuse au cours du débat », mais aussi Baudouin, Bouthillier, Pomaret ou Laurent-Eynac. Il est vrai que Mandel avait moins que tout autre à marquer une position, que tout le monde connaissait, par des déclarations fracassantes; mais, plus encore, la plupart des acteurs hostiles à sa thèse - et même Chautemps - lui ont donné acte d'une détermination constante lors des réunions du Conseil des ministres. Les déclarations rétrospectives de Paul Reynaud, alors que Mandel disparu ne peut répondre, ne sont-elles pas un aveu de faiblesse? Et, au-delà d'une volonté d'autojustification fondée sur l'abandon dont il aurait été la victime, l'expression de l'évolution des relations entre les deux hommes? Car les trois mois du ministère Reynaud sont aussi l'histoire de la dégradation progressive des rapports entre Mandel et Reynaud.

«J'avais toujours été, au cours de ma vie politique, en parfaite communion d'idées avec Georges Mandel, que ce fût en 1935, lorsque Mussolini avait abattu la sécurité collective, lorsque le 7 mars 1936 la Wehrmacht envahit la Rhénanie, lorsque, en septembre 1938, ce fut Munich [... ]. C'est la raison pour laquelle je lui demandai d'être mon collaborateur le plus direct », rappela Paul Reynaud en évoquant les débuts de son ministère". La carrière des deux hommes, tous deux élus pour la première fois en 1919, puis battus en 1924, n'a jamais manqué de points de rencontre. Le passé, toutefois, n'avait guère marqué de convergences. Mandel était réservé sur l'opération de la Ruhr tandis que Reynaud en exaltait les mérites à la tribune. À quinze jours d'intervalle, en 1925, dans La Revue hebdomadaire, Reynaud avait célébré les mérites du pacte de Locarno alors que Mandel en condamnait les inexorables dangers. Mais, dès le début des années trente, le passé poincaro-briandiste de Reynaud oublié, les deux hommes s'étaient rapprochés au point que leur noms fussent indissolublement liés à partir de 1936: « Mandel et Reynaud ». Cette association fut-elle sans ombre aux heures de péril? En mars 1940, l'identité de vues entre les deux hommes ne fait pas de doute. On sait que Mandel apporta même des rectifications au discours d'investiture de Reynaud et lui fit rajouter la mention de la « trahison russe », pour faire taire la prévention de « pro-soviétisme » encore présente dans l'esprit de certains députéS51. Pour leurs adversaires, sans aucun doute, ils formaient une « équipe ». Et plus encore, au sein de cette équipe, Mandel était « la tête pensante dont Paul Reynaud était l'orateur" ». Cette croyance était largement admise par certains de ceux qui partageaient leurs idées: « Mais comment Mandel ne lui a pas conseillé? » s'indignera Paul-Boncour au moment de regretter que les parlementaires n'aient pas été consultés en juin 1940. Mandel, conseil de Reynaud? Il ne fait pas de doute que l'un a été auprès de l'autre l'âme de la résistance et le garant du «jusqu'au-boutisme ». Churchill lui-même « se réjouissait » moins de voir Reynaud au pouvoir que de savoir Mandel « à ses côtés ». Mais cette influence n'a cessé de reculer. À Cangé, Paul Reynaud se retrouva dans la situation de Daladier, avec un conseil divisé entre « durs » et « mous », « défaitistes » et « bellicistes ». Déjà, l'influence de Mandel était toutefois sérieusement contrebalancée par l'entourage immédiat de Paul Reynaud: Baudouin, qui restait un conseiller écouté au moins jusqu'à Tours, le colonel de Villelume, résolument hostile à Mandel et qui a reconnu plus tard avoir été acquis à la capitulation dès le 25 mai. Il y avait aussi la comtesse Hélène de Portes, égérie de Paul Reynaud et véhémente propagandiste en faveur de l'armistice, « ensorceleuse » pour Élie Bois, « inquiétante personne » pour Jules Jeanneney. De fait, son labeur incessant n'aura été que de soustraire Paul Reynaud à l'influence de celui qu'elle appelait ce « cochon de Mandel ». À Bordeaux, où la lutte fut sans merci, elle avait même été, selon Benoist-Méchin, jusqu'à chercher des hommes de main pour faire abattre celui qu'elle considérait comme le seul responsable de l'obstination de Reynaud à refuser l'armistice. Moins excessif, Mandel n'avait pas hésité, quant à lui, à charger un commissaire de police, Marc Bergé, d'interdire l'accès des salles de réunion à Mme de Portes. Efforts qui devaient rester vains. « Toute la nuit est à elle pour défaire ce qu'a fait le 53 ministre de l'Intérieur », a dit Pertinax en des termes évocateurs

 

Mandel lui-même semblait progressivement déçu par l'attitude de Reynaud. Sa résolution « lui semblait tenir plus de l'intelligence que du caractère ». Lors du premier Conseil des ministres du gouvernement Reynaud, il avait glissé à l'oreille d'Anatole de Monzie: « M. Paul Reynaud a le pouvoir. Il ne lui manque plus que de le mériter". » En fait, dès le début mai il le trouve « fatigué ». Reynaud, il est vrai, ne l'écoutait plus. Mandel avait tenté de s'opposer à la mise à l'écart d'Alexis Léger: « Si vous le renvoyez, on interprétera cela comme le premier mouvement de retour vers la politique que vous avez jusqu'ici combattue », avait-il prévenu. Mais il semble que Mme de Portes ait eu le dernier mot. Le 5 juin, au soir, selon les notes de Rio, Mandel n'était pas au courant du remaniement qui justifiait la convocation du Conseil des ministres pour démission collective". À Spears il confie le 13 juin: « Il est très influençable » (il faut entendre par Mme de Portes et non plus par lui, Mandel). Le 15juin, il exhorte Reynaud : « Puisque vous ne voulez pas capituler, manifestez VOUS ! » Le soir, il se plaint d'une « absence de direction énergique du Conseil des ministres » et il dit à l'ambassadeur de Pologne: « Reynaud se trompe. Le peuple français peut encore être réveillé.» Le 16 il déclare: « Reynaud n'a plus aucune autorité. », Savoir si Paul Reynaud tiendra bon », telle est sa hantise ce jour-là". Manifestement, la ligne directe qui le reliait à Paul Reynaud ne fonctionnait plus. Mandel est avec Louis Marin et Campinchi, champions de la poursuite de la lutte, de ceux qui crurent qu'il y aurait une réunion du Conseil le 16juin à 22 h et qui quittèrent Léon Blum pour s'y rendre en lançant: « Cette fois, on va en finir... On va voter6o. » Mais, comme les autres, il apprit en arrivant qu'il n'était plus qu'un ministre « démissionnaire ». Le soir même, il s'abstint de prononcer le nom de Reynaud devant ses amis réunis à la préfecture. Pourtant, devant le général Spears, il retrouva envers Reynaud les cruels propos qu'il appliquait, jadis, à Briand et à Poincaré: Reynaud avait lu deux fois la proposition britannique au Conseil des ministres, « mais sans flamme, sans conviction, comme un avocat qui lit un document ». Et de commenter, selon Spears: « Quand les troupes sont saisies de panique, il n'y a qu'en tirant dessus qu'on peut les arrêter. La seule chose que Reynaud ait tiré c'est son verrou pour pouvoir décamper". »

 

Si, par la suite, la solidarité d'une détention commune n'a pu que les unir au moment de l'épreuve, Jules Moch a affirmé cependant avoir été le témoin, au début de 1941, dans la voiture de police qui les convoyait de Pellevoisin à Vals-les-Bains, d'un « réquisitoire violent » de Mandel contre Reynaud:

"Vous ne vivez pas dans le réel. Votre imagination vous crée un monde dans lequel vous vous enfermez et auquel vous cherchez à appliquer les remèdes convenant, selon vous, à la maladie dont vous l'avez affublé..."

Et de poursuivre:

"Vous n'avez jamais tenu bon, quand vous étiez chef du gouvernement en 1939. Vous n'avez pas osé vous replier en Afrique du Nord quand cela était possible, alors que c'était la seule solution permettant de sauver l'honneur et de poursuivre la guerre. Le choix de vos ministres était souvent détestable: Pétain, Paul Baudouin, etc. Vous avez remplacé le général Gamelin - notoirement insuffisant - par Weygand qui ne l'était pas moins. Vous avez conservé Weygand après que je vous eus prouvé qu'il vous avait menti à propos de la prise du pouvoir par les communistes à Paris, afin d'obtenir l'armistice. Mis en minorité par vos ministres défaitistes, vous les avez suivis au lieu de les révoquer et de reconstituer un cabinet décidé à sauver l'honneur "...

 

Paul Reynaud, un instant muet, puis affichant un sourire indifférent, commenta simplement: « Vous êtes dur, mon cher! »Jusqu'à 1940, c'était Paul Reynaud qui passait pour un « dur ». En 1937, il avait publié un opuscule sur le problème militaire français, soulignant la nécessité de la fermeté face au réarmement allemand. En exergue, il avait tenu à inscrire la phrase que venait de prononcer le maréchal von Blomberg, ministre de la guerre du Reich: « Malheur aux faibles! »

 

Quant à Mandel, ministre parmi les ministres, qui n'était qu'un second, que pouvait-il faire de plus? Peut-être a-t-il secrètement, tout en s'en défendant, caressé une autre espérance au moment où il vit Reynaud vaciller? Si Reynaud jetait l'éponge, il lui faudrait un successeur. L'ancienne prophétie de sa jeunesse l'a-t-elle une fois encore taraudé en juin 1940? À Georges Monnet, Mandel avait non seulement déclaré, peu après l'arrivée du gouvernement à Bordeaux, qu'il y avait lieu de ne conserver dans un cabinet « que ceux qui veulent continuer la guerre », mais il avait ajouté: « Si Reynaud veut démissionner, Lebrun ne peut confier le nouveau gouvernement qu'à Reynaud ou à une autre personnalité résolue à continuer la guerre. » Or, ses amis comme ses adversaires les plus acharnés ont rendu à Mandel cet hommage unanime: il a été le chantre le plus déterminé de la continuation du combat. Aussi peut-il avoir été effleuré par l'espérance diffuse que l'esprit de résistance allait souffler et que son heure allait venir? Guerre ou capitulation? Telle était l'alternative. À l'option « armistice » s'opposait l'option « guerre à outrance ». L'issue était bien entre la demande d'armistice avec Pétain et la poursuite de la guerre soit avec Reynaud, nerveusement hors d'état de diriger le gouvernement, soit avec « une autre personnalité résolue à continuer la guerre », avait dit Mandel à Georges Monnet. Donc, plus sûrement, avec lui, Mandel, dont la volonté n'avait jamais faibli. « Une autre solution avec Mandel », envisageait le général Spears. Baudouin lui-même ne s'y est pas trompé, lorsqu'il crut pouvoir plus tard démontrer que Reynaud, en proie à la « lassitude », avait admis lui-même qu'il fallait « arrêter le combat devenu inutile » : « La preuve? [... 1 il ne recommande pas la formation d'un ministère Mandel. » Depuis de nombreux mois on disait : « Mandel serait peut-être un bon chef, mais juif, impossible », notait Jeanneney dans son journal.

 

Parce que je suis juif

 

   Reynaud avait jeté l'éponge, mais tout n'était pas joué. Au soir même de ce triste 16juin, dans cette préfecture qu'il allait quitter avec ses fonctions de ministre, Mandel recevait, pour la dernière fois, la visite du général Spears. À l'heure où un nouveau gouvernement allait demander l'armistice, le major anglais cherchait un Français pour l'amener en Grande-Bretagne continuer la guerre. Il lui fallait « quelqu'un dont le nom était connu et dont l'opinion aurait du poids... » Il venait de consulter Reynaud,, réfugié dans l'évasion », qui avait refusé. Or, celui que Spears voulait emmener, c'était Georges Mandel, l'homme politique français qu'il préférait. Il avoua l'avoir « supplié », de s'envoler le lendemain matin avec lui. « Il faut une voix française autorisée, qui n'ait jamais accepté la capitulation, pour assurer la direction de l'Empire français. » L'Empire français, l'ancien ministre des Colonies plus que tout autre y pensait résolument. « Une flotte invaincue! Une armée coloniale de qui on pouvait tout attendre dans les batailles africaines 15 1 » Mais au soir de ce dimanche 16 juin, partir, n'était-ce pas fuir? Choisir l'Angleterre? N'était-ce pas abandonner la France? Comme Spears insistait, Mandel lui exposa: «Vous êtes inquiet pour moi parce que je suis juif. Eh bien, c'est justement parce que je suis juif que je ne partirai pas demain [... ]. On croirait que je me sauve, que je cède à la panique. Mercredi, peut-être. » Et tandis que Spears lui objectait: « Ce sera peut-être trop tard! », Mandel répéta simplement: «je ne partirai pas demain. »

 

La veille, il avait tenu le même discours lors de la visite du ministre des Affaires étrangères polonais Zaleski, qui l'appelait « l'indomptable Mandel,, et l'exhortait à prendre les leviers de commande: « Il ne faut pas oublier que je suis juif ". » Ainsi Mandel qui, toute sa vie, avait entendu des sarcasmes relatifs à sa religion, à propos de laquelle L'Action française, je suis partout, Gringoire s'étaient déchaînés depuis des mois, ne voulait pas que l'on puisse dire que « le juif Mandel » avait déserté. Ou que celui à qui ses ennemis avaient refusé sa qualité de «français légitime » avait eu pour premier réflexe de rejoindre l'étranger. Telle eût été l'inéluctable conséquence d'un départ solitaire pour l'Angleterre alors que l'armistice n'était pas signé. N'avait-il pas choisi, déjà, une autre voie, en obtenant le transfert du gouvernement à Bordeaux? Résister dans l'Empire qu'il s'était acharné à préparer pour la guerre, sur ces terres françaises qu'il appelait dans ses articles de jeunesse « ces prolongements de la mère patrie » ? Dans la lumière vacillante des bougies, Spears vit alors la porte du cabinet de Mandel s'entrouvrir. Un visage clair et long se profila dans l'obscurité. C'était Béatrice Bretty, qui affirmera plus tard qu'elle voulait que Mandel suive son destin. Sans intervenir dans la conversation, parce qu'elle savait sans doute de quoi il retournait, elle commenta simplement mais de façon ferme: « Les malles sont prêtes, Georges ! » Les malles n'avaient été préparées que pour traverser la rue Esprit-des-Lois. Il s'agissait désormais de libérer l'appartement ministériel improvisé de la préfecture et de prendre résidence à l'hôtel Royal-Gascogne. Il restait au général Spears à prendre congé de Mandel qui était pour lui « de loin l'homme le plus courageux qu'il y eut à Bordeaux ». « À bientôt, à très bientôt à Londres, j'espère ».

 

Le lendemain matin, Spears repartirait pour Londres sans Georges Mandel. Il ne serait pas seul. La veille, au sortir du bureau de Paul Reynaud, il avait trouvé un militaire français qui demandait à partir à Londres pour continuer le combat: il s'appelait le général de Gaulle. Mandel avait-il manqué l'occasion de représenter aux yeux du monde ce qu'il apparaissait être indubitablement dans le regard des Français : « le premier résistant » ?

 

[…]

 

 

Bordeaux Juin 40 au jour le jour

 Par Bertrand FAVREAU

 

II- LA CAPITULATION DE BORDEAUX

 

4. 17 juin : « Cesser le combat… »,

 

4.

« Cesser le combat… »,

 

Les prémisses du 17 juin.

 

La nuit du 16 au 17 juin 1940 avait été décisive: Weygand et Darlan ordonnèrent le départ de la flotte vers l'Afrique du Nord. Peu après minuit, Paul Baudouin, nouveau ministre des Affaires étrangères du gouvernement Pétain, avait été chargé de demander à l'Allemagne et à l'Italie, par l'intermédiaire de l'ambassadeur d'Espagne, les conditions de cessation des hostilités. Vers une heure du matin, Pomaret, nouveau ministre de l'intérieur, se rendait à la préfecture pour la « passation des pouvoirs ». Mandel, « affable », l'y accueillit avec la courtoisie d'usage: «je quitte à regret le gouvernement. La politique dans laquelle on s'engage n'a pas mon approbation, vous le savez, et je la combats. » Au moment où il franchissait les quelques mètres qui le séparaient de l'hôtel Royal-Gascogne, où il avait ses habitudes et où il allait établir désormais son quartier général, Mandel ne désespérait pas. Certes, il avait connu des moments d'extrême fatigue et sans doute avait-il, lui aussi, « participé à l'accablement, à la stupeur générale que produisait la défaite et qu'aggravait l'exode-"». Pour lui, comme il l'avait dit à Pomaret, le combat ne cesserait pas. Lui qui, plus que tout autre, se remémorait toujours les désastres de la Grande Guerre ne pouvait s'être résigné à la défaite. Il croyait en un dernier sursaut. Jamais il n'a désespéré de la France, alors épuisée, saignée, démoralisée. Pourtant, en cette nuit du 16 au 17 juin, ce n'était pas un nouveau chef de gouvernement qui en remplaçait un autre: la Ill° République agonisait tandis qu'un nouveau régime naissait. Et de ce changement, Mandel allait être une des premières victimes.

Le 17 au matin, Baudouin remettait de même au nonce apostolique, Valério Valéri, une note demandant au Saint-Siège « de porter aussi rapidement que possible à la connaissance du gouvernement italien la note remise à l’ambassade d’Espagne à l’intention du gouvernement allemand. Il ajoutait qu’il espérait également pouvoir « faire part aujourd’hui au gouvernement italien de son désir de rechercher avec lui les bases d’une paix durable entre les deux pays ». A neuf heures le matin dans son repaire de Brûly de Pesche, Hitler a été avisé. Ainsi, après les Pays-Bas, après la Belgique, la France s’écroulait. Il fut pris d’un rire nerveux et se tapa la cuisse avec la main comme pour dire : «et de trois ! ». Les services diplomatiques avaient bien transmis non seulement une demande d’armistice mais une demande des conditions de paix. Ce n’est qu’en fin de matinée à onze heures quarante, que l’ambassadeur d’Espagne faisait savoir que la transmission avait été effectuée. Il ajoutait que le colonel Begebder était «très ému », et avait «prié monsieur de Lequerica de transmettre ses salutations très affectueuses au maréchal Pétain ».Pendant ce temps, les troupes allemandes continuaient leur avance en direction de l’océan, de Belfort et de la Suisse Une autre communication serait transmise ». Aucune indication sur la suspension des opérations militaires.

Les partisans de l'armistice savaient que Mandel n'était pas hors de combat du seul fait de la chute du gouvernement Reynaud. Mandel était celui que l'on craignait. Non seulement il était l'adversaire déclaré de l'armistice, mais il était seul capable d'agir. Le dimanche 16 juin, dans la soirée, le gouvernement Pétain était à peine formé qu'ordre avait été donné de faire garder toutes les issues de la préfecture de la Gironde par un détachement de gardes mobiles. Pour entrer à l'ultime réunion des adversaires de l'armistice avant le Conseil des ministres (qui n'aurait pas lieu), après 20 h, Louis Rollin, arrivant de la chambre de commerce voisine, où résidait le ministre des Colonies, avait été obligé de forcer un véritable barrage: « On ne peut pas entrer à la préfecture voir Mandel? Qu'est-ce qu'il y a? » Avait-il protesté. Dès leur départ, la préfecture s'était refermée, cernée par un cordon de troupes commandées par un colonel en grande tenue. Sommé de s'expliquer et de se retirer, l'officier déclara simplement: «J'ai ordre de veiller sur votre sécurité'. » Au matin du 17 juin, Mandel déménageait en compagnie de sa fille Claude, de Béatrice Bretty et de son fidèle valet, Baba. Il fit transporter « ses très nombreux bagages », dont une « malle noire ficelée comme un saucisson qui ne pesait pas moins de cent cinquante kilos » qui refera parler d'elle, dans la chambre 206 de l'hôtel Royal-Gascogne, baptisée « chambre royale». C'est là qu'il entendait mobiliser toutes les énergies pour continuer la lutte. Au cours de la matinée, la chambre d'hôtel prenait « l'aspect d'un cabinet ministériel dont le portier de l'hôtel serait devenu l'huissier, ». À l'heure où le maréchal Pétain, à la radio, invitait les troupes à « cesser le combat », en ce 17 juin, Mandel « le visage émacié, le front encore plus pâle que d'habitude » prenait son premier repas d'homme déchargé de toute fonction gouvernementale, dans son restaurant préféré, Le Chapon fin. Les tables y étaient prises d'assaut par le Gotha de la politique et de la diplomatie réfugié à Bordeaux. « La Troisième République mourait, serviette au menton », commentera Louise Weiss, qui, comme le comte Sforza, y déjeunait ce jour là. Au moment du dessert, les privilégiés qui avaient été acceptés à une table eurent la surprise de voir le colonel commandant la gendarmerie de Bordeaux s'approcher de la table de Georges Mandel et lui enjoindre de le suivre. Il était porteur d'un ordre d'arrestation visant Mandel, mais également le général Bührer. Motif: «Menée contraire à l'ordre public. » À l'officier le pressant, Mandel lança avec l'autorité du ministre qu'il était la veille encore: « Vous me laisserez finir mes cerises. » Et, devant tous les assistants qui purent admirer sa maîtrise et son calme, il finit son cognac, se leva, baisa la main de Béatrice Bretty et suivit l'officier. Comme Béatrice Bretty se levait pour le suivre, le maître d'hôtel s'inquiéta: « Qui paiera? » Et Louise Weiss lui répondit d'une boutade à double sens: « Le maréchal!»

Le général Lafont prit sur lui de ne pas écrouer Mandel et Bührer, arrêté quant à lui au milieu de son état-major des colonies à la chambre de commerce, au fort du , comme l'avait demandé Raphaël Alibert. Ils furent consignés dans les bureaux de la gendarmerie, ruej judaïque, séparément, l'un dans le bureau du colonel, l'autre dans celui du commandant, avec des injonctions strictes: « Attention, pas de signes pour l'extérieur. » Dans la ville surpeuplée et bruissant de toutes les rumeurs, la nouvelle de l'interpellation publique s'était répandue comme une traînée de poudre. L'arrestation d'un parlementaire, au mépris de son immunité, dans le chef-lieu du département dont il était le député parut aussi inquiétante qu'invraisemblable. « Bobard! c'est sûr », commenta Jeanneney ". Pourtant, la réalité du fait fut bien vite attestée par les proches et les membres du cabinet de Mandel, parmi lesquels Philippe Roques, que Tony-Révillon rencontra « bouleversé » et qui alerta les présidents des Assemblées. Informé par Jeanneney, Herriot, « qui n'avait pas trop réagi », selon le président du Sénat, se « mit en campagne, mais vainement" ». Finalement, c'est chez le président de la République, que « désole manifestement l'incident », que se rendirent les présidents des deux Chambres. Lebrun avait déjà convoqué Alibert pour explication. Et ce dernier avait risqué une justification: « l'état de siège ». Ce à quoi Jeanneney rétorqua: « Seul un flagrant délit pourrait lever l'immunité parlementaire Il ne peut être de manger des cerises, même au Chapon fin". »

Pendant que se prolongeait cet entretien des trois présidents, Pomaret, qui avait été prévenu de l'arrestation et qui avait annoncé sa démission dans l'heure si son prédécesseur n'était pas relâché, se rendit chez le maréchal Pétain, en compagnie de Frossard, ministre des Travaux publics. À leur arrivée, Alibert, que le président de la République venait d'inviter à approfondir l'enquête sur les faits reprochés aux deux infortunés avant de le congédier, était présent. Le motif avoué de l'arrestation fut enfin donné: Mandel avait été dénoncé par une lettre anonyme adressée au bureau local des services de renseignements pour avoir fait rassembler des armes en vue d'attenter à la vie des membres du gouvernement et d'« empêcher l'armistice ». Mais il y avait aussi une raison inavouée: la haine de Raphaël Alibert, sous-secrétaire d'État à la présidence du Conseil, doctrinaire antisémite d'extrême droite. La dénonciation émanait, en fait, d'un journaliste de Je suis partout, dénommé Georges Roux, propagateur d'une rumeur qui n'avait même pas été vérifiée". Quant aux armes, c'étaient les fusils du corps de garde du ministère des Colonies « qui avaient été transportés de Paris à Bordeaux et qui étaient confiés à la garde d'Indochinois " ». Ce qui avait justifié la mise en cause de Bührer. Vers 18 h, sur la demande de Pomaret et de Frossard, le général Lafont fit compar2Citre les deux « suspects » dans le bureau du Maréchal. Bührer était « en larmes », Mandel, imperturbable, refusa la main que lui tendait Pomaret, dont il ignorait alors le rôle exact. Étonné de ce geste, le Maréchal, désignant Pomaret et Frossard, risqua: « Vous avez ici deux amis! » «je le crois, Monsieur le Maréchal » éluda, grinçant, Mandel. Puis, comme Pétain affectait de demander des explications, Mandel le coupa, de sa voix sèche: «je ne m'abaisserai pas à vous donner des explications. C'est à vous de m'en fournir. C'est une affaire qui commence. Nous la réglerons plus tard. Aujourd'hui, je vous dis simplement ceci: je vous plains, Monsieur le Maréchal, d'être à la merci de votre entourage et je plains mon pays qui vous a pris pour chef ». Comme le Ma mmentera Mandel. je ne songeais cependant pas à lui reprocher personnellement réchal n'avait pas ou feignait de ne pas avoir entendu, Mandel répéta alors plus fort et en détachant les syllabes: «je dis bien, Monsieur le Maréchal, je vous plains, je veux dire: j'ai de la commisération pour vous. » Dans la discussion qui devait suivre, Pétain céda du terrain: les renseignements avaient peut-être été recueillis avec légèreté. Il parla de « malentendu ». « Il va sans dire que je n'étais pas dupe, co un acte qui lui avait sans doute été inspiré par son entourage, je me bornais à lui demander de m'exprimer ses excuses par écrit". »

L'échange avait montré l'autorité naturelle qui se dégageait alors de Mandel. Et, à la surprise de Pomaret et de Frossard, le Maréchal s'exécuta et passa dans le cabinet d'Alibert pour écrire la lettre demandée.' Lorsque le texte lui en fut remis, Mandel estima qu'il n'était aucunement à la hauteur de l'outrage commis et ne le protégeait pas de poursuites ultérieures. Il refusa la lettre: «je ne vous ai pas fourni d'explications [... ]. C'est vous qui m'en deviez et qui m'en avez donné. » Le Maréchal dut refaire son billet. Mandel lui dicta lui-même les termes qu'il désirait voir figurer dans cette « lettre d'excuse ».

lett17061940

Monsieur le Ministre,

Sur une dénonciation faite au B.C.R. aux termes de laquelle un dépôt d'armes aurait été constitué en vue d'une opération dirigée contre le gouvernement à l'instigation de MM. Mandel et du général Bührer, j'ai fait procéder à l'arrestation de ces Messieurs.

J'ai acquis la conviction que cette dénonciation ne reposait sur aucun fondement et avait le caractère d'une manœuvre ou d'une provocation au désordre. Je m'en excuse et souhaite vivement que cette malheureuse affaire n'ait pas de suite.

Ph. PÉTAIN.

À sept heures du soir, cinq heures après le début de l'incident, Pomaret déposa Mandel (et Bührer) au Royal-Gascogne. L'arrestation de Georges Mandel, premier acte public du nouveau gouvernement Pétain, était l'événement du jour. « Cet incident montre, parmi d'autres, l'état d'énervement dans lequel on vivait », devait commenter placidement Lebrun. «Mauvais début de la légalité nouvelle», assura de façon plus pénétrante Monzie ".

Pétain avait écrit qu'il s'excusait et déclaré que l'affaire n'aurait pas de suites. Mais Mandel craignait qu'elle n'en eût. À peine raccompagné à son hôtel par Charles Pomaret, il s'enquit, en compagnie de son fidèle collaborateur Max Brusset, de faire photographier la lettre du Maréchal. Il redoutait alors qu'elle ne lui fût reprise par la force. Désormais, la lettre ne le quitta plus. Il l'exhibait au soir de son infortune, en racontant lui-même la scène qu'il avait vécue, et il la portait encore sur lui le jour de sa mort. Car l'affaire allait avoir bien des suites. Pomaret, bien placé, n'a-t-il pas émis l'hypothèse de ce que le dénonciateur n'aurait été « que le colporteur d'une information préparée, organisée à la présidence du Conseil, chez Alibert » ? De fait, Alibert détestait Mandel, qu'il n'appelait que « le juif », et, selon la relation faite par Mandel à Reynaud, Pétain aurait, devant lui, tancé Alibert: « C'est vous qui m'avez fait faire cela. » Alibert ne devait d'ailleurs pas en rester là. Devenu ministre de la justice du gouvernement de Pétain, il fut l'instigateur de la loi du 30 octobre 1940, créant un « statut des juifs » en France : la « loi Alibert ». Pour l'entourage de Mandel, toutefois, et notamment pour Max Brusset, l'arrestation avait pour origine une autre rancœur plus tenace que celle d'Alibert: la haine du général Weygand 17. En tout état de cause, Monzie l'ajustement noté: Mandel a bien été la première victime de la « légalité nouvelle ».

L'incident, appelé à une grande fortune historiographique, n'était pas neutre. Ni par les procédés ni en raison de la victime. Le nouveau gouvernement avait bien compris, dès l'instant de sa mise en place, que Mandel « personnifiait puissamment la résistance à l'armistice ». Et qu'il était bien déterminé à ce que la lutte se poursuivît. Car, si les partisans de l'armistice étaient bien au pouvoir, la France n'avait pas déposé les armes. Le 17 juin au soir arrivèrent du front des nouvelles désastreuses. Celles qui provenaient des routes de l'exode étaient pires encore. Et il n'y avait alors aucune réponse à la demande des conditions d'armistice.

 

 

[…]

 

Bordeaux Juin 40 au jour le jour

 Par Bertrand FAVREAU

 

II- LA CAPITULATION DE BORDEAUX

 

4. 17 juin : « Cesser le combat… »,

5. 19-20 juin : Partir ou ne pas partir

6. L’honneur ou la honte

[…]

5.

19-20 juin : Partir ou ne pas partir

 

 

La demande des conditions d’armistice n’avait rien réglé. La capitulation de l’armée pouvait sous-entendre la continuation de la lutte, qui rendait nécessaire un départ au-delà de la métropole. Au contraire, les partisans les plus acharnés de l'armistice étaient ceux qui ne voulaient pas quitter le sol français. Dès le 18 juin, chacun allait pouvoir entrevoir clairement que l’équation n’était pas si simple.

Le 18 juin, l’avance des armées allemandes est plus importante encore. Les Allemands s’installaient sur les rives de la Loire. Ils avaient encerclé Moulins et marchaient sur Vichy et Roanne après avoir occupé Le Creusot. Belfort était prise et les divisions motorisées avaient dépassé Mâcon avant de foncer sur Lyon. Les plus fervents partisans de l’armistice s’avisèrent que la progression de la Wehrmacht était tellement fulgurante qu’il était désormais à redouter que le gouvernement de la France ne fût fait prisonnier. Voici que le débat partir ou ne pas partir rebondit en attendant le bon vouloir du Führer.

Pris à leur propre logique, les défenseurs de la solution Chautemps devaient admettre de l’autre côté que, rester sur place, à portée de mains des armées allemandes, sans connaître les conditions allemandes d’armistice, que l’on s’est – théoriquement – réservé de refuser si elles étaient « contraires aux lois de l’honneur » était une attitude injustifiable, de la part de ceux-là mêmes qui en avaient fait leur cheval de bataille. […]

 

 

Partir

 

Le 18 juin, l'avance des armées allemandes posa à nouveau la question du transfert des pouvoirs publics. La progression de la Wehrmacht était tellement fulgurante qu'il était à redouter que le gouvernement de la France ne fût fait prisonnier. Situation que les partisans de l'armistice, suivant leur propre logique, pouvaient difficilement accepter, tant il était évident qu'un gouvernement captif de l'ennemi ne pourrait mener utilement des négociations. De même, il convenait de réserver l'hypothèse selon laquelle les conditions allemandes d'armistice seraient jugées « contraires aux lois de l'honneur », donc inacceptables, par ceux-là mêmes qui les avaient sollicitées.

 

Mardi 18 juin. Les durs se réunissent chez Herriot à dix heures trente. Les ministres « durs» hier, ne sont redevenus que de simples députés. Ils ne détiennent plus la moindre parcelle d’autorité publique. Le quartier général des durs ne pouvait pas se tenir dans la simple chambre de Mandel au Royal-Gascogne, désignée à tous les regards. Leur "quartier général" s'installe donc au 41, cours Xavier-Arnozan, le « pavé des Chartrons bordelais », où Herriot habitait. Dans cet hôtel particulier se retrouvent désormais régulièrement, le plus souvent deux fois par jour, Jeanneney, le président du Sénat, mais aussi Mandel, Marin, Blum, Campinchi, Monnet, Delbos, Bastide, Thellier. Mais à la question : « partir ? » il y avait un corollaire : le choix a été entre le sol français, qui se peut résumer utilement alors à l’Afrique du Nord, ou la terre des alliés, l’Angleterre. Et, le débat était encore plus pernicieux. Car il y avait ceux, qui étaient prêts à accepter l’armistice quelles que soient ses conditions, et ceux-là ne voulaient partir à aucun prix. Plus encore, il leur fallait à tout prix empêcher les détenteurs d’une parcelle d’autorité morale, de partir, à peine de risquer de créer inexorablement une autorité concurrente. Le débat va occuper trois jours de vie bordelaise : du 18 au 21 juin.. Le message très ferme de Roosevelt est parvenu le matin même : si la France livre la flotte, c’est la fin de l’amitié et de la bonne volonté américaine.

 

Jeanneney et Herriot se décident alors à écrire au Président de la République,

Monsieur le Président de la République,

Nous avons eu hier la grande satisfaction d’entendre Monsieur le Maréchal Pétain et Monsieur le Ministre Baudouin déclarer qu’ils ne sauraient -et nous en étions bien sûrs- accepter que des propositions respectant les lois de l’honneur.

En des heures où les événements évoluent si vite et, par leur rapidité, risquent de nous dépasser, nous tenons à vous confirmer à temps, ce que nous avons dit hier encore à savoir qu’aucune considération ne nous permettrait d’admettre comme conciliable avec l’honneur de la France une paix séparée qui déchirerait nos engagements avec la Grande-Bretagne et la Pologne, compromettrait de façon grave nos relations avec les Etats-Unis, ruinerait notre considération dans le monde et spécialement près des peuples qui ont lié leur sort au notre et qui, en fait par la livraison ou même par la disparition de la flotte, renforcerait les moyens d’attaque de nos ennemis contre nos alliés.

Nous ne saurions douter que le gouvernement interprétera ainsi que nous-mêmes ses propres déclarations lorsqu’il recevra les réponses qu’il attend.

Veuillez agréer, Monsieur le Président de la République, l’hommage de notre respectueux dévouement.

Signé : Herriot, Jeanneney.

 

A la même heure, le 18 juin, le Conseil des Ministres s’est réuni rue Vital Carles. Le général Weygand, nouveau ministre de la guerre, expose en détail une situation militaire « toujours très alarmante » (selon Lebrun). Baudouin a lui aussi reçu par Biddle, le message comminatoire de Roosevelt. Le Conseil s’attache donc à s’auto-exhorter à la fermeté. Il définit ainsi ce qui sera pour lui le sens de l’honneur. Il décide que la flotte ne doit pas être laissée à la disposition de l’Allemagne. La question du départ est abordée. Elle ne reçoit aucune réponse. Pourtant l’avance sur Bordeaux est une réalité même si les rumeurs les plus alarmistes qui circulent dans la ville surchauffée (les Allemands encerclent Bordeaux) est fausse. A quinze heures, ce même 18 juin, il y a une réunion au Sénat –que Jeanneney appelle le « Capitole. Cinéma. Sénat », il n’y est question que de l’avance allemande sur Bordeaux.

 

Même thème de réunion à seize heures, cours Xavier-Arnozan, en présence des présidents des chambres et des députés habituels qu’ont rejoint Chautemps et Reynaud. C’est l’insécurité à Bordeaux qui prévaut. Chautemps lui-même réalise t’il que le piège qu’il a élaboré risque de se refermer sur lui ? Et il entrevoit que la France n’est déjà plus en mesure de donner un libre consentement à des clauses qu’elle ne connaît pas encore. L’effervescence est à son comble et Baudouin lui-même a noté dans son éphéméride « la forte agitation chez les parlementaires » en cet après-midi du 18 juin.

La question n’est plus faut-il ? Mais où ?

[…]

 

« Aucune nouvelle de la demande d’armistice » notait Baudouin au terme de son compte-rendu de la journée du 18. Ce n’est que deux jours après, le mardi 18 à minuit trente que l’ambassadeur d’Espagne informa Baudouin de ce qu’Hitler prenait son temps. Le Führer avait déjà pris le train pour Munich où il devait rencontrer Mussolini et régler avec lui les armistices avec la France.

 

La « mission » Dudley Pound -Alexander- Lloyd,

Le gouvernement anglais n'était pas resté inactif. Le 17 juin, l'ambassadeur Campbell avait représenté au nouveau gouvernement de la France les deux dépêches du 16 juin, autorisant la demande d'armistice sous conditions, et qui avaient été retirées la veille. Le même jour, Churchill avait cru devoir adresser à l'« illustre maréchal Pétain » et au « fameux général Weygand » l'ultime adjuration de ne pas livrer à l'ennemi « la belle flotte française,> afin que leurs noms ne soient pas marqués « au fer rouge pendant mille ans d'histoire ».

Le 18 juin, le général de Gaulle s'était vu offrir les antennes de la B.B.C. pour lancer son célèbre appel. Ainsi le Royaume-Uni menait-il d'un côté des actions « hésitantes et parfois contradictoires », prêt qu'il était à « encourager l'esprit de résistance, au risque de contrarier le gouvernement de Bordeaux », sans perdre pour autant tout espoir, d'un autre côté, de voir le nouveau gouvernement français lui-même gagner l'Afrique du Nord et continuer la guerre". Un départ du gouvernement français vers l'Afrique du Nord, accompagné d'une évacuation massive des troupes sous la double protection des flottes française et anglaise, était étudié. En même temps, l'idée d'inviter des personnalités politiques françaises représentatives à constituer un gouvernement de résistance n'était pas abandonnée. C'est cette multiplicité d'efforts, quelque peu confuse, qui poussa Churchill à envoyer deux missions séparées à Bordeaux les 19 et 20 juin.

La première, menée par Jean Monnet, emportait René Pleven, Robert Marjolin, Emmanuel Mônick, les « trois mousquetaires », vers Bordeaux dans un hydravion, le Claire, mis à leur disposition par Churchill. Sa capacité (trente personnes) et son rayon d'action avaient été choisis à dessein. L'objectif était clair: « transporter ces grands défenseurs de la liberté, qu’étaient Lebrun, Reynaud, Herriot, Jeanneney, Blum, Mandel, dépositaires de la plus grande part de souveraineté 20 ». Parvenue à Bordeaux, la mission des mousquetaires rencontrera Baudouin, Herriot, Blum. René Pleven, quant à lui, était plus particulièrement chargé de « convaincre Georges Mandel ». Plus tard, il racontera à jean Lacouture que s'il avait échoué, c'était parce qu'il était « un provincial peu au fait » des secrets de la « vie parisienne ». Mandel, pour refuser ses sollicitations, lui aurait répondu. « Monsieur, j'ai de trop gros bagages pour vous accompagner. » Pleven « n'insista pas ». Et lorsqu'elle retourne à Biscarosse pour remonter à bord du Claire et voler vers Londres, la mission Monnet-Pleven a bien compris une chose : le gouvernement ne partira pas.

La seconde mission fut menée en parallèle par l'amiral sir Dudley Pound, le premier lord de l'Amirauté Alexander, et lord Lloyd, ministre des Colonies, qui s'attardèrent à Bordeaux «jusqu'à la fermeture des dernières portes ». Sa tâche officielle, selon Churchill, était de « prendre tous les contacts possibles avec les nouveaux ministres ». Depuis, John Colville, chef de cabinet de Churchill, a dévoilé dans ses Mémoires le vrai but de Lloyd: « convaincre Georges Mandel de gagner l'Angleterre avec lui, dans son propre avion, pour y former avec de Gaulle l'embryon d'un gouvernement en exil». Voilà ce qu'était, écrira Colville, « la grande idée du jour" ». Ramener Mandel à Londres, l'expédition Lloyd fut bien près d'y réussir. Car Herriot allait désigner un envoyé outre-manche: «Je n'entends sous aucun prétexte que vous tombiez entre les mains des Allemands, avait-il dit à Mandel. Je vous ficellerai plutôt et vous ferai emmener, vous avez été trop violemment attaqué par tous les Ferdonnet d'outre-Rhin pour leur donner la satisfaction de tomber entre leurs mains. » Et, sur papier à en-tête du président de la Chambre des députés, il lui donna un ordre de mission officiel, daté à Bordeaux du 20 juin: «je prie l'autorité anglaise d'accueillir à bord du bateau que lord Lloyd a bien voulu faire venir à ma demande, M. Georges Mandel, ancien ministre de l'Intérieur.je serai reconnaissant des égards qu'on voudra bien lui témoignera. » Selon le récit indirect et très incertain de lord Lloyd à lord Halifax, Mandel aurait bien demandé à l'émissaire britannique s'il pouvait repartir en Angleterre en lui précisant qu'il avait aussi « des bagages », ce que Lloyd déclarait avoir traduit en bon anglais comme désignant « sa maîtresse » et qui l'aurait conduit à « tirer un trait », ou, comme Pleven, à « ne pas insister ». Comme la première, cette seconde mission rentra en solitaire.

 

Il faut que j'aille là-bas! »

Car, au sein du gouvernement même, il semblait en effet que la thèse de l'Afrique du Nord semblait l'avoir emporté. Mandel, en relation constante avec Herriot et Jeanneney, les avait poussés à se rendre auprès d'Albert Lebrun pour le supplier de sauvegarder l'indépendance du gouvernement. Lebrun s'était laissé persuader. Le maréchal Pétain lui-même, qui ne cessait, depuis le 12 juin, de psalmodier « Moi je ne m'en irai jamais de France >,, avait fini, semblait-il, par se rallier à l'idée d'un départ. S'il refusait de quitter lui-même la France, il admettait l'idée d'une scission de l'exécutif. Camille Chautemps, le vice-président du Conseil, le représenterait en Afrique du Nord avec une délégation de signature. À Spears, Mandel avait dit: «Mercredi, je ne dis pas. » Déjà, le mercredi 19 juin, la solution anglaise paraissait définitivement dépassée et, le jeudi 20, la voie officielle de l'Afrique du Nord était ouverte. Dès lors la cause était entendue. « Aurais-je pu le convaincre? » s'interrogeait René Pleven, plus de quarante ans après les faits, devant Jean Lacouture, exprimant comme une ultime amertume de son échec. Pleven, en effet, ne jugeait rétrospectivement son insuccès qu'à l'aune de l'histoire écrite depuis les événements. Le 20 juin à midi, la décision de Georges Mandel était prise: « [... ] la condition de la résistance c'était le départ des pouvoirs publics de la métropole [... ].je resterai là où se tiendront les pouvoirs publics à condition qu'ils ne soient pas placés sous la protection de l'ennemi". » Mandel avait décidé de voyager sous « pavillon français ». Il devait dire à Louis Marin, comme si, lui, Mandel, le petit-fils du ciseleur bavarois, n'avait pas d'autre choix: «je n'ai pas plus confiance que vous dans le gouvernement mais il faut que j'aille là-bas».

Le jour même de la visite de lord Lloyd, le 19 juin, Herriot avait reçu une lettre de Darlan lui annonçant que le paquebot Massilia était mis à la disposition des parlementaires pour les emmener en Algérie. Le comité du 41, cours Xavier-Arnozan, qui siégeait presque en permanence, décida de se réunir une nouvelle fois à 21 h. Le départ semblait tellement imminent que Mandel comme tous les participants, de Louis Marin à Léon Blum, étaient venus en voiture avec leurs chargements de bagages. Mais la décision se faisait attendre, non sans susciter l'« irritation croissante » de Mandel".

Dans la nuit du 19 au 20, peu après minuit, Bordeaux était pour la première fois bombardé. Les participants du cours Xavier-Arnozan, durent poursuivre leur réunion « sous l'escalier de pierre » et dans les pièces avoisinantes. Ce premier contact du gouvernement avec les réalités de la guerre avança la décision.

20 juin,  9 H heures conseil des ministres.

Le 20 juin, à onze heures, nouvelle réunion avec voitures et bagages chez Herriot. C'est pendant celle-ci que Pomaret informa le président de la Chambre que le Conseil des ministres venait de décider le transfert du gouvernement à Perpignan. Il embarquerait ensuite à Port-Vendres pour l'Afrique du Nord. Les parlementaires, eux, voyageraient sur le Massilia. Peu après, un avis, signé Darlan, fut affiché, au milieu de la journée, dans les locaux de la Chambre (à l'école Anatole-France) et du Sénat (au cinéma Capitole, rue judaïque):

Le gouvernement, d'accord avec les présidents des Chambres, a décidé hier 19 juin que les parlementaires embarqueraient sur le Massilia aujourd'hui 20.

La rivière ayant été minée à Pauillac, le Massilia n'a pas pu remonter à Bordeaux comme prévu et est resté au Verdon.

C'est donc au Verdon que doivent se rendre les parlementaires, par des voitures que le gouvernement devra leur procurer [... 1.

Signé: F. DARLAN.

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Ordre d'embarquement de Jean Zay sur le Massilia,

rédigé par le ministre de l'Intérieur,

Charles Pomaret.

 

Ils ne seront que très peu à lire ce message et seulement 27, dont un sénateur, à s'embarquer. Ce qu'ils ignoraient, cependant, c'est que si la décision avait bien été prise, un âpre combat se livrait autour de Pétain et de Lebrun. Laval, Marquet mais aussi Alibert, Bergery et Piétri faisaient le siège des deux présidents. Après une réunion à l'Athénée, les parlementaires hostiles à cette éventualité composent une délégation conduite par Pierre Laval et comprenant, notamment, A. Marquet, G. Bonnet, Piétri et. Portmann qui rencontre le président Lebrun,

 

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20 juin 15 heures. Bordeaux Ville ouverte.

Le 20 juin, à 14 h, coup de théâtre: alors que Blum, Jeanneney, Georges Monnet, Julien et Sérol, forts des indications données par Pomaret, roulaient déjà vers Perpignan via Toulouse et que Lebrun s'apprêtait à les suivre, un conseil de cabinet était inopinément suscité par Weygand. Le président de la République était prié d'attendre... Parce que la délégation d'armistice venait de partir pour rencontrer les Allemands à Tours à 19 h. L'accélération des pourparlers d'armistice ne faisait que renforcer la détermination des adversaires du départ. Alibert, quant à lui, bien déterminé à ne pas laisser le président de la République emporter outre-mer une part de la souveraineté nationale, ne recula pas devant le mensonge ni n'hésita à produire un faux, qu'il revendiquera par la suite. Mensonge: il affirma que les Allemands n'avaient pu passer la Loire, contenus qu'ils étaient par les troupes françaises. Faux: il apposa le cachet du Maréchal sur un ordre qu'il adressa aux ministres aux termes duquel ceux-ci devaient demeurer à leurs domiciles dans l'attente de nouvelles instructions. De ce sursis au départ Herriot a pu être prévenu. Blum, Jeanneney ont été rattrapés sur leur itinéraire à Toulouse et ont rebroussé chemin dans l'après-midi du 20 juin.

Entre temps, les premiers passagers s'étaient acheminés au Verdon pour embarquer. Ils n'avaient reçu aucun contrordre. À 20 h enfin, après une longue attente, les passagers, sans recevoir de contrordre, montèrent dans des chaloupes pour rejoindre le Massilia amarré au milieu de la rade du Verdon. À bord, vingt-sept parlementaires qui partaient rejoindre en Afrique du Nord un gouvernement qui allait rester à Bordeaux : outre Georges Mandel, vingt-cinq autres députés, des plus célèbres, Édouard Daladier, Jean Zay, Yvon Delbos, André le Troquer, Pierre Viénot, Pierre Mendès France, César Campinchi, Alex Witzer, Paul Bastid, Gabriel Delattre, Salomon Grumbach, Georges Lévy-Alphandéry, Joseph Denais, Robert Lazurick,jammy Schmidt, le questeur Camille Perfetti jusqu'aux moins connus, Marcel Brout, Camille Catalan, Bernard de la Groudière, André Dupont, Léandre Dupré, Jean-Marie Thomas. Mais aussi le député d'Alger, Jean-Marie Guastavino, celui d'Oran, Marius Dubois, celui du Sénégal, Galandou Diouf, et un sénateur, Tony-Révillon. Le personnel administratif de la Chambre, huissiers compris, avec son matériel, et le général Michel, commandant militaire du Palais-Bourbon, avaient également été embarqués. Sur la passerelle, « très calme », Mandel annonça à ses futurs compagnons de traversée: « Nous partons pour trois ou quatre ans de résistance». Campinchi avait réservé les quatre cabines les plus luxueuses pour lui-même, Mandel, Daladier et Yvon Delbos, qui avaient cependant déclaré se contenter.de n'importe quelle cabine. L'embarquement fut mouvementé. Les officiers et l'équipage qui, peu informés, comprenaient mal ce départ, arboraient une attitude hostile. Les parlementaires furent invités le soir à «s'enfermer dans leurs cabines». La première nuit, le Massilia restera à l'ancre en rade au Verdon sans nouvelles de l'extérieur. […]

 

 […]

 

Bordeaux Juin 40 au jour le jour

 Par Bertrand FAVREAU

 

II- LA CAPITULATION DE BORDEAUX

 

4. « Cesser le combat… »,

5. Partir ou ne pas partir

6. L’honneur ou la honte

[…]

6.

L’honneur ou la honte

 

« Ils vont le signer. Dans une heure les délégués français vont le signer. Il va falloir une signature bien nette. Il ne faut pas qu’au-dessous de l’acte qui du plus libre pays de ce monde va faire le plus esclave, il y ait des signatures illisibles ».

 

Jean GIRAUDOUX.

Armistice à Bordeaux.1945. p. 9.

 

Vendredi 21 juin « Oui mais nous sommes toujours dans l’attente » notera Herriot. Car, le 21 juin aura été une journée d’attente à Bordeaux. La journée s'est passée à attendre ces coups de téléphone. Ce jour-là, Bordeaux ferme ses portes. La ville est asphyxiée. Il a été décidé de barrer les routes conduisant à Bordeaux et de détourner les réfugiés vers Langon et Agen. De même les difficultés de ravitaillement sont devenues inextricables et l’autorité militaire annonce qu'à partir de minuit toute circulation est interdite en Gironde aux véhicules non immatriculé dans le département à l'exception des automobiles du corps diplomatique. Peuvent, toutefois, circuler les véhicules militaires détenteurs, d’un ordre de mission, ceux du service public, les voitures des médecins, sages femmes, officiers ministériels, représentants de commerce, industriels, commerçants et agriculteurs justifiant d'un concours, à l’approvisionnement général. L’interdiction est sans appel : les voitures des contrevenants seront saisies.

Depuis le 19 juin : la confusion a atteint son apogée : il faut prendre des mesures dans une ville frappée d’apoplexie. Dans communiqué à la presse, le maire Adrien Marquet, indique que la population a triplé en moins de deux semaines, que les Bordelais consomment chaque jour dix tonnes de sucre et 300 tonnes de pain. On chiffre, déjà – de façon excessive - entre 700000 et 900 000 le nombre des habitants. Un gigantesque embouteillage permanent bloque le Pont de Pierre. La Place Pey-Berland est devenue le parc de stationnement des véhicules en transit vers l’Espagne, ou le Sud de la France. Voitures remplies de passagers avec sur le toit des lits, ou des chaises, charrettes, camions : cohue indescriptible. Sur la chaussée des quais, le stationnement est limité du côté immeuble. On innove : C’est le stationnement alterné du côté des numéros pairs. Les trains chargés de réfugiés, arrivent de manière continue. La gare abrite toute une population de femmes, de vieillards et d’enfants. « On dort partout, dans les autos, sur les bancs, dans les passages souterrains de la gare saint jean, dans les squares… "…la masse humaine sur le parvis de Saint-Pierre de Rome ou les grandes marées de la fin d’un jeu de football- jamais rien qui puisse se comparer à la foule qui remplissait cette gare, débordait sur la place, envahissait les rues voisines. » écrira André Morize. Les restaurants, les boulangeries, les cafés, sont pris d’assaut. Bordeaux est aussi une véritable souricière. Ceux qui y sont entrés, ne peuvent plus en partir désormais. Il faut multiplier les appels aux réfugiés qui se rendent à la gare avec l’espoir de trouver un train. Depuis le 19 juin, il n’y a plus de train, au nord de la ligne de Bordeaux – Avignon. Sur la ligne de Bordeaux à Sète, on annonce simplement que le trafic est momentanément maintenu.

 […]

 

Mais où est passée la délégation française ?

A six heures trente, le 19 juin, l'ambassadeur Lequerica s'était rendu au domicile de Baudouin. Il y avait deux jours et deux nuits que l’on continuait à se battre. Le gouvernement du Reich était prêt à faire connaître «les conditions de la cessation des hostilités ». Il demandait au gouvernement français de désigner des plénipotentiaires à cette fin. Il lui suggérait aussi de ne pas oublier le gouvernement italien et de se mettre en contact avec lui pour une demande d’armistice.

 

Dès huit heures trente, Baudouin rendit compte au Maréchal Pétain du message et les deux hommes se rendirent ensuite rue Vital-Carles, chez le Président de la République pour le Conseil des Ministres. Il fallut arrêter la liste des plénipotentiaires. Selon Baudouin, Pétain voulait désigner Chautemps accompagné du ministre des affaires étrangères lui-même. Le Conseil s’y refusa soit qu’il ne voulut pas se priver de deux membres importants pour la délibération cruciale qui allait s’en suivre, soit qu’il fut convenu de ne pas dépêcher de membre du Gouvernement.

 

A dix heures trente monsieur de Lequerica avait en poche la liste des plénipotentiaires pour la transmettre au gouvernement allemand.

C’est à cet instant, que Baudouin s’avisa d’accompagner la remise de la liste d’une requête : demander à Hitler d’arrêter la marche de ses armées en direction de Bordeaux pour que le gouvernement français puisse délibérer « avec indépendance ».

Dans la nuit du 19 au 20, peu après minuit, Bordeaux avait été pour la première fois bombardé. L’alerte a duré de zéro quinze à trois heures note Jeanneney. Réunis dans « l’hôtel princier » qu’occupe Herriot cours Xavier- Arnozan, Herriot, Jeanneney, Blum, durent se réfugier sous l’escalier de pierre et dans les pièces avoisinantes entre le couloir d’entrée et le hall à charbon. Au matin, Albert Lebrun fait avec Marquet le tour des décombres dans la ville de Bordeaux en état de choc : « La tristesse et la douleur se peignent sur tous les visages » écrit le Président de la République qui évoque « la plus grande détresse ». Revenu de Munich dans son quartier général de Brûly-de-Pesche, Hitler fait durer le plaisir.

 

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20 juin 1940. Le bombardement de Bordeaux.

 

A cinq heures du matin, la radio allemande a prié la radio française de rester à l’écoute : le lieu et l’heure de la rencontre lui seront communiqués par cette voie. Ce n’est qu’à onze heures quinze que le commandement allemand se décide à faire connaître qu’il attendrait la délégation française à partir de dix sept heures au pont sur la Loire à Tombe. La lettre de mission n’est alors même pas signée. Elle le sera juste à temps pour permettre aux plénipotentiaires de partir après une visite à l’hôtel du préfet. A quatorze heures trente le même jour le Président Lebrun doit quitter Bordeaux.

A onze heures, nouvelle réunion à l’Hôtel de Ville. Il y a cette fois-ci quarante sénateurs. Marquet et Bergery rendent compte de leur visite auprès du Maréchal Pétain à faire ajourner tout départ. « Le Maréchal est d’accord » note Bardoux qui assiste à la réunion. Bergery se déchaîne une fois encore, il veut une nouvelle politique étrangère et un changement d’équipe. "Il faut maintenant en finir" mais c’est avec le régime tel qu’il est. Laval propose d’envoyer une délégation auprès du Président de la République. Quatre sénateurs et huit députés. Bardoux obtient que l’ambassade n’ait que ce seul objet et que seul le chef de la délégation prenne la parole. La délégation est composée Laval, Marquet, Bergery, Piétri, Monnet, Desoutrolle, Dommange, Audiffray, Gerentes, Rauzy, et le sénateur Portmann sénateur de la Gironde pour assurer sa représentativité au-delà du «clan des défaitistes » on demande à Barthes, à Landry et à Octave Crutel de s’y joindre.

Cette fois-ci ce n’est pas par le mensonge et par le faux que l’on va entreprendre le Président de la République. C’est par un choc frontal. A dix sept heures, la délégation est reçue chez Herriot. Le discours est très net. Il ne s’agit pas de transporter les pouvoirs publics en un autre lieu pour les préserver, puisque de ces pouvoirs publics, il convient de faire table rase. Bergery parle une fois de plus clairement de « changement de régime » Herriot commente « le plan est maintenant bien net ». Un incident violent oppose Herriot à Georges Bonnet. Quelques minutes après, la délégation quitte le cours Xavier-Arnozan pour se rendre rue Vital-Carles. C’est un commando de choc qui pénètre dans l’hôtel du préfet « en trombe sans se faire inscrire » notera Lebrun qui gardera longtemps de cette réunion un « douloureux souvenir ». Il y a de quoi. De cette réunion nous avons eu plusieurs narrations, des mots durs et définitifs ont été employés. Laval est déchaîné : «vous ne pouvez pas, vous ne devez pas partir. Nous n’accepterons pas que par ce biais presque frauduleux, le gouvernement aille continuer en Afrique un combat qui s’avère impossible ». On objecte, « la situation n’est pas aussi simple… le gouvernement en a délibéré. Il en délibérera encore… Certains peuvent partir d’autres peuvent rester ».

C'est Laval qui répond : "le Président de la République en emportant les sceaux de l’Etat emportera avec lui le gouvernement de la France ; il sera le seul maître de la politique. Or, il y a une politique qui a été condamnée par le gouvernement, c’est la politique Reynaud-Churchill. Allez-vous la reprendre à la faveur d’un départ en Afrique ? Je ne vous reconnais le droit de le faire sous aucun prétexte et par aucun détours…Il nous faut maintenant sauver de ce pays tout ce qui peut être sauvé. Or, ce n’est pas en quittant la France qu’on peut la servir."Lebrun tente de résister : «Ne voyez-vous donc pas que le gouvernement doit rester libre ? »

Le député René Dommange réplique : «Monsieur le Président, c’est votre gouvernement qui ne serait plus libre et souverain après avoir abandonné plus de quarante millions de Français, en pleine bataille, sur le sol national. Ces populations abandonnées constitueraient elles-mêmes le vrai gouvernement de la France. C’est nous qui le formerions car nous ne quitterons jamais la France. » Et Laval surenchérit, avec violence « si vous quittez cette terre de France vous n’y remettrez jamais plus les pieds. Oui, quand on saura que vous avez choisi pour partir l’heure où notre pays connaissait la plus grande détresse, un mot viendra sur toutes les lèvres : celui de défection… Peut-être même un mot plus grave encore, celui de trahison…Si vous voulez partir c’est votre droit ! Mais vous ne devez le faire qu’à titre privé. Donnez votre démission. » Laval se fait patelin pour adjurer Lebrun, dont il soupçonne l’indécision : «n’écoutez plus les conseils de ceux qui ont conduit notre pays aux abîmes…Ah pourquoi pendant si longtemps les avez-vous suivis ? » Lebrun répond « d’une voix sans timbre » – « la Constitution m’en faisait un devoir… » Alors Laval qui ne se contrôle plus lance un cri « Je les hais, pour tout le mal qu’ils ont fait à la France ! » La violence cesse alors. La réunion prend un aspect de cérémonie de condoléances. Un à un les parlementaires vont saluer Lebrun. Laval lui serre la main.

Le groupe retourne à l’Hôtel de Ville rendre compte de l’entretien que Laval lui-même qualifie de «très brutal». Les mots de trahison et de démission ont été prononcés. Bergery fait une nouvelle sortie contre Jeanneney et Herriot. Pierre Dignac, réclame une capitulation totale et immédiate. Le Chanoine Polimann raconte avec quels effectifs dérisoires on lui a imposé de défendre le passage de l’Allier à Moulins. Seul Fernand Audeguil, l’ami de Léon Blum garde son sang-froid. Il insiste sur le respect des engagements signés avec l’Angleterre. Le marquis Du Moustier, député du Doubs, de retour du front où il s’est couvert de gloire parle de ses troupes : elles, qu’il vient de ramener en France, après avoir dû les rembarquer à Dunkerque veulent « se rendre en Afrique pour continuer. »

C’en est fait, le gouvernement ne partira pas. Sauf les passagers du Massilia qui, sans avoir jamais reçu de contrordre, ont levé l’ancre à douze heures trente le même jour, et sont désormais au milieu de l’Atlantique. « La décision lâche a gagné » note Jeanneney.

 […]

A quatorze heures, le 20 juin, un cortège escorté de motocyclistes casqués est sorti de Bordeaux par le Pont de Pierre. Dans le même temps le gouvernement prépare toujours son improbable départ. Tard dans la nuit elle est toujours attendue. A dix sept heures elle n’était pas au rendez-vous. Mais à huit heures, le gouvernement français ne connaît toujours pas le lieu où doivent se rendre les plénipotentiaires. Elle n’arrivera qu’un peu avant trois heures quinze le matin entourée de deux automitrailleuses allemandes, à Tours où le Général Von Tippelskirsch les attend. C’est là que le piège Chautemps commence à se refermer sur tous ceux qui ne l’auraient pas encore compris. L’armistice ne peut être que la honte.

 

Transférée dans des véhicules allemands la délégation arrive à Paris, dans la nuit du vingt et un où elle est conduite à l’Hôtel Royal Monceau, avenue Hoche, où le troisième étage lui a été réservé. Prévus pour onze heures les pourparlers sont reportés à quinze heures. En réalité Hitler a pris depuis plusieurs jours sa décision. Les pourparlers d’armistice auront lieu sur les lieux mêmes où ont eu lieu ceux de 1918. On a retrouvé les plénipotentiaires français. A treize heures quarante cinq, les délégués français ont été conduits dans la clairière de Rotonde. Hitler lui-même a quitté son repaire pour être sur les lieux. Il lit un texte aux délégués puis il quitte le wagon. Là, le piège est inexorablement refermé. Vers 19 heures, à Bordeaux, on a appris par un communiqué D.N.B. que c'était à Rethondes qu'avaient été conduits les plénipotentiaires.

 

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Le 21 juin à 23 heures "le Maréchal Pétain au Chancelier Hitler"

"…pendre [s]a décision dans une partie encore intacte du territoire national."

 

A 20 h. 20, la communication téléphonique enfin établie entre Rethondes et Bordeaux, le général Huntziger appelle le général Weygand à l’hôtel de la rue Vital-Carles. «Vous devinez où je suis... je suis dans le wagon ». Les conditions d’armistice vont être données. Le gouvernement est toujours à Bordeaux. Il n’y a plus d’autre choix que d’accepter les conditions d’armistice ou d’être fait prisonnier. A vingt et une heures, le Maréchal a adressé une requête pressante : l’établissement autour de Bordeaux d’une large zone de sécurité afin que le gouvernement ne soit pas en présence des troupes ennemies. […]

Dès vingt deux heures la réalité est claire : c’est le déshonneur et la subordination. Charles-Roux le premier récrimine. Les conditions sont inacceptables, il en est tout aussi conscient que les autres. Il vaut mieux dès lors partir pour l’Afrique du Nord. « Encore ! » s’exclame le Maréchal Pétain prêt à s’accommoder et levant les bras au ciel. Des amendements sont proposés : sortir Paris de la zone d’occupation, discuter les clauses navales, refuser de livrer les réfugiés politiques.

A zéro heure trente, le 22 juin, le Conseil des Ministres se réunit ensuite vers l’hôtel du préfet. Les conditions d’armistice sont désormais dévoilées à l’ensemble du Conseil et non plus à un petit groupe restreint. Les partisans de l’armistice sont alors confrontés à une réalité évidente : contrairement au jugement de valeur d’Huntziger, les conditions sont contraires à l’honneur. Albert Lebrun les juge inacceptables. Il n’est pas le seul. Selon Baudouin Chautemps récrimine (réalise t’il que son propre piège se referme sur lui ?) et Darlan, quant à lui parle de…"résister".

Chautemps dit lui-même qu’il s’agit d’un « affreux document : les conditions étaient non seulement très dures » mais ajoute t’il « on était plus frappé encore de leur rédaction hypocrite et spécieuse, destinée à éviter de fournir un aliment à l’esprit de résistance ». Weygand lui-même, l’homme qui avait tant voulu l’armistice depuis le 12 juin, entrevoit le spectre de la honte. Il s’écrit : « On ne peut pas négocier, d’abord, avec les Allemands, ensuite avec les Italiens, sous la pression de troupes du Reich, s’avançant à marche forcée en direction du sud, vers l’estuaire de la Gironde et Bordeaux ». Mais tout le monde se résigne bien vite. Lebrun gardera le souvenir d’une grande émotion, mais selon lui, la méthode de travail du Conseil se passe de commentaire : « après un examen d’ensemble le Conseil décide d’accepter le principe. » Puis on procède à une étude du texte « en détail ». A trois heures du matin la séance est levée, chaque ministre a reçu une copie des conditions d’armistice. Les observations sont recueillies par le « Général Weygand » : « la seule mesure possible eût été le rejet en bloc de l’armistice. Il était de plus en plus clair que ni le Maréchal ni son entourage n’en envisageaient plus la possibilité ». L'examen commencé vers 21 heures prit fin vers minuit et demie.

Le Conseil des Ministres se réunit à nouveau le lendemain matin. C’est le deuxième Conseil des Ministres destiné à étudier les conditions de l’armistice. Plus réaliste que celui de la nuit, il pose tout d’abord une question, dont la solution est hélas rendue plus urgente que jamais. L’avance de l’armée allemande est toujours foudroyante et le Conseil entend que soit réglé au préalable l’arrêt de la marche des troupes allemandes. Quant au texte de la convention d’armistice, trois modifications de principe sont demandées. Elles portent sur les articles ayant trait à la zone d’occupation (article 2 : modification du tracé de lignes délimitant la zone occupée). Le gouvernement voudrait obtenir que Paris reste libre. Pour cela il propose que la capitale soit évacuée par les troupes allemandes et soit reliée à la zone libre par un corridor formé par la libération de six départements, la Seine, La Seine et Oise, la Seine et Marne, le Loiret, le Cher et le Loir et Cher. La deuxième se rapporte à la mention des avions militaires sur la liste du matériel dont la livraison en bon état pourrait être exigée. Le gouvernement demande que les avions militaires soient rayés de cette liste c’est une contre-proposition : qu’ils soient détruits. La troisième réserve a trait à la livraison des ressortissants allemands. Le gouvernement – qui est donc bien conscient – la déclare qu’il la considère comme contraire à l’honneur, en raison de la pratique du droit d’asile et demande en conséquence la suppression pure et simple. Quant aux autres modifications demandées, elles ont trait à la livraison du matériel de guerre (article 5), la flotte (article 8), le ravitaillement général (article 17), la validité de la convention (article 23), le sort des armées alliées combattant en France.

En ce qui concerne la flotte de guerre l’article 8 décide qu’elle sera rassemblée dans ses ports d’attache du temps de paix et démobilisée et désarmée sous contrôle. Charles-Roux a communiqué à l’ambassadeur Campbell les grandes lignes des conditions allemandes dès qu’il en a reçu une copie. Il s’est ému de la clause relative à la flotte et a fait passer au Conseil des Ministres en pleine séance une note brève attirant l’attention sur son caractère insidieux. Il y voit un traquenard pouvant aboutir à la mainmise des allemands et des italiens sur les bâtiments de guerre qui rappelle les promesses qui ont été faites à son pays.

A neuf heures trente, une demi-heure après l’heure fixée pour donner la réponse du gouvernement, les contre-propositions sont dictées par téléphone au Général Huntziger depuis Bordeaux. A la Rotonde, Keitel admit que les avions pourraient ne pas être livrés. Il accepta que le Reich se contente de réclamer parmi les réfugiés politiques les seuls « incitateurs à la guerre », terme vague qui permettait ultérieurement toutes les interprétations. Et le Conseil se réunit à nouveau de quatorze heures à seize heures trente. Et là, Keitel n’y tient plus. Il lança un ultimatum expirant à dix huit heures trente qui s’il n’y avait pas de signature avant cette heure il faudrait supposer qu’il n’existait chez les français aucune volonté de conclure.

Un quatrième Conseil des Ministres se réunit de dix sept heures trente à dix huit heures trente. A dix huit heures trente, Weygand donne l’Ordre de signer l'armistice. La convention d’armistice est signée le 22 juin 1940 à 18 h 50, heure d’été allemande. Le général Keitel a dit à Huntziger « il est honorable pour un vainqueur d’honorer son vaincu. » Et on se leva pour saluer la mémoire des morts.

A 22 h30 parvient à Bordeaux, l'ordre de Hitler de laisser "Bordeaux en dehors des sones de combat aussi longtemps que dureront les négociations sur l'Armistice à conclure entre le Gouvernement français et le gouvernement italien"

 

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La réponse de Hitler. 22 juin 1940. 21 h 12.

 […]

 

 

 

 

 […]

Bordeaux Juin 40 au jour le jour

 Par Bertrand FAVREAU

 

 

III – LE GOUVERNEMENT DE BORDEAUX

[…]

 

 

7. « Notre drapeau reste sans tache.»

8. La lutte contre la dissidence

9. Un Ordre nouveau

7.

« Notre drapeau reste sans tache.»

 

 

 […]

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La Petite Gironde.

23 juin 1940.

 

Dimanche 23 juin 1940 - Hitler atterrit à Paris pour visiter la Ville - Pendant ce temps là, à Bordeaux, Laval et Marquet entrent au gouvernement... Ministres sans portefeuille. Avant de quitter le sol français, Campbell a fait parvenir à Lebrun l'ultime adjuration du roi d'Angleterre. Tandis qu'il se rend vers Saint-Jean-de-Luz pour gagner l'Angleterre, la question anglaise est au matin du 23 dans toutes les têtes. L'armistice est signé. Encore faut-il convaincre les français de son bien fondé. Weygand dira que rien n'a été économisé pour y parvenir.

 […]

 

Le retour de Laval et de Marquet

 

Laval n'a cessé de montrer à la fois son soutien et son emprise croissante sur la partie des sénateurs et des députés restés à Bordeaux. Marquet a accompagné Lebrun tout au long de la matinée du jeudi 20 dans son hommage aux victimes du bombardement. Tous deux ont pleinement conscience que la signature de l'armistice correspond à leur heure de gloire et que ce qu'il leur a été refusé le 16 au soir, ne peut plus leur échapper. Tout ce qui ne paraissait pas possible le 16 juin l'était devenu le 23. Le 22 juin, à l'Athénée, tout près de la préfecture, Laval faisait voter une motion toute vibrante de confiance au Maréchal.

 

Le soir, Laval et Marquet ont rendu visite à Pétain, boulevard Wilson, après n'avoir cessé de lui envoyer tout au long de la semaine, des émissaires. Un projet de décret est porté à Lebrun, dès le 22 au soir, en vue de signer leur nomination. Mais c'est un membre obscur de la présidence du Conseil qui le présentait. Lebrun n'a pas encore compris – malgré la scène douloureuse vécue la veille - qu'il n'est déjà (presque) plus rien mais il tient aux formes constitutionnelles. Il veut que les "nouveaux collaborateurs" (le mot est de lui) soient présentés par le Président du Conseil. Le lendemain, il signera le décret que lui apporte le Maréchal lui-même, même s'il rechigne au point que Pétain avouera qu'il a "eu de la peine à lui faire signer les deux décrets".

 

A 10 heures, le Maréchal fait son entrée au Conseil des Ministres, encadré par Laval et Marquet, ministre d'Etat."La signification de ces nominations était assez claire" notera après coup Chautemps. A Baudouin qui se déclarait "bouleversé", (du moins l'était-il en 1948), le Maréchal répond : "je ne pouvais agir autrement, il faut que je le fasse entrer dans le gouvernement où ses intrigues seront moins dangereuses que s'il créait une opposition à l'extérieur". Le Maréchal va plus loin : il franchira les quelques mètres qui séparent la rue Vital Carles de la Faculté de droit pour se rendre auprès de Baudouin et de Charles-Roux : "Il veut adoucir l'amertume de l'entrée de Pierre Laval dans le gouvernement". Toujours selon Baudouin, Weygand est furieux et Bouthillier, ému. Quant à Charles Rous, qui s'était opposé à la nomination, le16 juin au soir, il commente : "Je n'ai donc retardé que d'une semaine son entrée au gouvernement et de quatre mois son arrivée aux Affaires étrangères".

 

 […]

 

Un manque absolu de sang-froid

 

Dès le matin Baudouin a pris connaissance du discours de Churchill qu'il qualifie de "termes violents et injustes". Baudouin, qui prétend qu'il a voulu à tout prix maintenir "l'alliance anglaise contre vents et marées" a préparé un projet de télégramme en réponse.

 

Avant le Conseil des Ministres, il le présente au maréchal Pétain. Mais il y a un homme nouveau ce jour-là au gouvernement. Laval – qui vient de déclarer à Bardoux quelques minutes plus tôt qu'il ne connaissait pas les conditions d'armistice – est arrivé avec le texte du discours de Churchill à la main. Un vent nouveau souffle désormais sur la nouvelle politique et Laval éclate. Il préconise une rupture violente pour célébrer l'ère nouvelle. Baudouin prétendra qu'il est obligé de mettre sa démission dans la balance, et de se porter fort pour celle de Weygand et de Darlan afin d'obliger le maréchal à inviter Laval à se calmer.

 

Au Conseil des Ministres qui suit, l'incident n'est pas clos. Le Conseil est vivement "ému" : le Général de Gaulle vient de lancer non plus un appel à la résistance mais un "appel à la rébellion", ce que dans quelques jours, on appellera "la dissidence". Laval omniprésent, refait sa sortie anti-anglaise et demande le rappel de l'ambassadeur. Finalement, le texte du télégramme de protestation de Baudouin est adopté "le gouvernement français émet le plus vif regret d'une déclaration qui dénote un manque absolu de sang-froid". Absolu de sang froid devant s'interpréter au regard du lexique sémantique bordelais de juin 1940. Et le télégramme poursuit en reprenant la version Baudouin de la position de Churchill des 11 et 13 juin devant se terminer par : "le premier Ministre se trompe ; il n'y a pas de gouvernement de Bordeaux. Il n'y a que le gouvernement de la France, appuyé sur le sentiment et l'adhésion des français". Le texte en sera paraphrasé et présenté sous la forme d'un communiqué remis à la presse assorti d'une protestation plus ferme et plus formelle en même temps que d'un appel à l'opinion publique britannique qui "comprendra lorsqu'elle en sera informée". Le discours du Premier britannique ne peut rester sans réaction et c'est au Maréchal d'exprimer lui-même sa "stupeur attristée". Ce sera le dimanche 23 au soir. C'est le troisième discours de Bordeaux.

 

Le discours est dressé sur le même plan : Churchill, ému par "l'angoisse et chacun est invité à comprendre qu'il redoute pour son pays les mots qui accablent le nôtre depuis un mois". Churchill n'est pas juge de l'honneur français. "Notre drapeau reste sans tâche. Notre armée s'est bravement et loyalement battue" La France a mérité le respect du monde. L'hymne se mue en un chant de la terre de France : "Le champs du paysan dévasté par la grêle….Le même sillon pour les grains futurs". Et s'achève par un vibrant hommage à la "grandeur à avouer sa défaite". Au soir du 23, les précautions de Pierre Laval auront été vaines : à Londres, l'ambassadeur Charles Corbin a fait connaître sa démission.

 

 […]

L'armistice avec l'Italie.

Il convient aussi de rassurer ceux qui ont compris que l'armistice était contraire à l'honneur d'un pays. Un second Conseil des Ministres s'est tenu le 23 juin à 17 heures 30, il est consacré à la possibilité d'une défense en Afrique du Nord, selon Pomaret. On attend des nouvelles de Rome.

 

Là encore, Hitler s'est donné le temps. Après avoir refusé la négociation tripartite que voulait Ciano, il a exposé lors de sa rencontre avec Mussolini pourquoi il fallait se montrer conciliant avec la France. Ribbentrop de son coté, devenu "calme, modéré et pacifiste", s'est chargé d'exposer  à Ciano pourquoi il fallait éviter d'acculer Français à un transfert du gouvernement à Londres ou à Alger et à un départ de la flotte vers l'Angleterre où les Etats-Unis.  La flotte française doublerait les possibilités de la flotte britannique et il était plus habile de parvenir à un accord prévoyant la neutralisation des les ports français sous contrôle allemand et italien. Une troisième rencontre avait eu lieu  à laquelle s'était joints Keitel et le général Mario Roatta pour préciser qu'il était important d'assurer le maintien en France d'un gouvernement français, seul responsable.

 

Le 23 juin, à 4 heures, les plénipotentiaires français ont été transportés à bord de Junker de l’armée allemande à Rome, où la délégation française a été conduite à la Villa Manzoni. A 19 heures 30, elle a rencontré les plénipotentiaires italiens. A 23 heures, les conditions italiennes sont transmises à Bordeaux et Baudouin déclare avoir pris connaissance "avec satisfaction" des clauses concernant l'occupation des territoires. Pour Pomaret aussi c'est un vif "soulagement". En tout état de cause, les conditions étaient acceptées d'avance y compris avec l'occupation de la Savoie et de Nice, selon Pomaret. Car, nul ne se dissimule plus la seule réalité : il n'y a plus de possibilité de discussion. Depuis le 23 au matin, Bordeaux est encerclé, ainsi que Pomaret l'a annoncé à Paul-Boncour.

 

Puisqu'il n'y a pas – on le sait depuis la veille – de possibilité de refuser, il suffit donc de s'accommoder en dédramatisant.. Dès lors les commentaires convergent et surenchérissent pour louer l'exemplarité du comportement de l'adversaire.. On met en exergue la "cordialité" ("non souhaitée au demeurant) de l'accueil, selon Léon Noel. Pour des raisons que certains se plaisent à attribuer à la présence du Maréchal Badoglio, les discussions sont "plus aisées", ainsi que le notera Lebrun, qui ne fera quant à lui, aucun autre commentaire sur les conditions d'armistice, sinon pour évoquer le souvenir des grandes manœuvres en 1935 aux côtés du Maréchal italien, lors du Conseil des Ministres qui s'est réuni le 24 juin à 8 heures.

 

Ce matin du 24 juin, il s'agit de donner le ton, pour diriger ou empêcher la discussion: le 22, Weygand s'en était chargé, cette fois-ci, c'est Baudouin qui déclare d'entrée, comme pour prévenir toute velléité de discussions inutiles ou dilatoires "que les demandes italiennes sont pleinement acceptables". Acceptables ? Les membres du Conseil pourtant semblent frappés de stupeur. Lebrun exprime encore un ultime "désappointement" qui est mis sur le compte de son désespoir. Mais pour Baudouin, il s'agit là "du moindre mal", de même que Laval disait à Bardoux, deux jours plus tôt, que cela ne pouvait être mieux. Toutefois il y a deux clauses qui sont considérées comme contraires à l'honneur : l'article 9 qui prévoit la démobilisation et le désarmement de la plupart des troupes d'Afrique du Nord et de Syrie et l'article 21 qui, à l'instar de celui de l'armistice allemand, prévoit la livraison des ressortissants italiens. Et s'il y a bien d'autres remarques mais elles sont de pure forme.

 

Toutefois, en termes d'honneur, ce qui préoccupe Baudouin, c'est l'article 9,  "le seul qui accroche". Après 45 minutes du Conseil des Ministres, Weygand et Baudouin en compagnie de Darlan sont chargés de rédiger des contre-propositions. Elles sont soumises à un nouveau Conseil des Ministres à 10 heures, qui, en une demi-heure approuve l'ensemble des contre-propositions. Même si on ne le dit pas, on sait que la marge de négociations est quasiment nulle. On se rabat alors sur les sollicitations. C'est à nouveau Lequerica que l'on appelle pour lui demander instamment d'intervenir auprès du gouvernement italien pour éviter la démobilisation des troupes d'Afrique. On lui expose qu'il s'agit de pouvoir lutter contre les rébellions soutenues par l'Angleterre, c'est à dire l'ennemi de l'Italie et de l'Allemagne. La demande n'est pas présentée dans l'intérêt de la France mais dans celui-là même de l'Italie. Mais cela reste pour la forme, car l'armistice avec l'Italie doit être accepté. Et Baudouin, lui-même, en est tellement convaincu qu'il se rend dès 14 heures chez le Président de la République, rue Vital Carles déjà décidé à en terminer avec la négociation, oubliant que sa réponse est parvenue en fin de matinée seulement à Huntziger et ne sachant pas qu'à Rome la négociation ne pourra reprendre qu'à 15 heures 40. Les discussions sur l'article 9 vont avoir lieu : un argument nouveau est mis dans la balance par la délégation française : "il s'agit de ne pas priver d'un moyen de maintien de l'ordre la France dans des pays indigènes où l'autorité du blanc ne doit pas être bafouée". Sans doute a-t-on jugé que les italiens ne pouvaient qu'être sensibles à ce type d'arguments racistes puisqu'ils acceptent la modification. Mais il n'y aura pas de modifications quant à la flotte. Et quant à l'article 21 : "Il dépend du gouvernement". La séance a été suspendue à 17 heures 10. Le temps presse pour tout le monde. A 17 heures 30, on fait savoir à la délégation que les demandes sont acceptées par les italiens et Baudouin écrit "Nous sommes arrivés à un accord".

A 19 heures 10, Weygand téléphone l'ordre - numéro 61/DM - de signer la convention d'armistice avec l'Italie. A 19 heures 15, les signatures sont apposées. Le délai de 6 heures ne commencera à courir qu'à partir de la notification de l'accord au gouvernement allemand qui interviendra à 18 heures 35, heure d'été allemande..A 0 heure 35, dans la nuit du 24, les combats cesseront. Hitler adresse un communiqué de victoire au peuple allemand. Pour les militaires, c'est l'adieu aux armes : le Général Weygand s'apprête à adresser le dernier ordre du jour aux armées : le communiqué 589. Puis un autre qui résume tous "les adversaires ont tenu à rendre hommage à vos vertus guerrières dignes de nos gloires et de notre nation. L'honneur est sauf. Soyez fiers de vous."

 

[…]

 

Requiem pour un régime défunt.

 

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25 juin. Service funèbre en la Cathédrale Saint-André de Bordeaux.

 

A 0 heure 35, le 25 juin, l'armistice est entré en vigueur. A Bordeaux comme ailleurs, sur le territoire français, l'expiation commence par une journée de deuil national. Le Ministre de l'Intérieur, Charles Pomaret  en a réglé tous les détails. A 9 heures du matin, Baudouin a reçu la presse. Pomaret suit dans la matinée, à la radio il annonce : une nouvelle vie commencera pour la France. Chaque homme militaire ou civil sera remis à sa place... . La patrie blessée doit remettre de l'ordre dans ses affaires.

 

Mais le grand moment du 25 juin, c'est le service funèbre de la cathédrale Saint-André de Bordeaux. La France se recueille pour s'abreuver de sa détresse et retremper son courage. Depuis 9 heures du matin, la nef tendue de noir s'était remplie. Il n'y avait pas de places pour les parlementaires, toutes avaient été prises d'assaut par les représentants des bribes des gouvernements qui parcouraient Bordeaux. C'est un office funèbre : un cénotaphe a été dressé dans l'allée centrale, recouvert d'un drap noir bordé d'argent et entouré de cierges allumés. Un important service d'ordre maintenait la foule aux abords de la primatiale sur la Place Pey-Berland.

 

A 10 heures, devant les portes de la primatiale, l'Archevêque de Bordeaux, Monseigneur Feltin, accueillait un à un les membres du gouvernement, le corps diplomatique les Présidents des Assemblées et le Maréchal Pétain qui s'y rendaient en civil dans un costume noir. Il est entouré de Chautemps, de Laval et Marquet. Puis Raynaud les suit, précédent de peu le général Weygand. Tout ce que Bordeaux abrite alors de corps diplomatique participe à la funèbre procession. Tous s'installent, "chacun à son rang", selon Chauvel. Toute mondanité n'était pas absente : on pouvait voir dans l'une des travées la Maréchal Lyautey et Madame Weygand "papoter avec animation". Le calvaire de la France commençait "sous ses voûtes élevées à la gloire de l'apôtre de la croix".

 

Comme dans tout service funèbre l'archevêque a tenu à attendre pour pénétrer le dernier dans la nef, précédé du chapitre de la cathédrale. Enfin, c'est l'arrivée du Président de la République entouré des membres de sa maison civile et militaire. Un vide oppressant, un silence sépulcral de l'assistance debout, scrute le passage du cortège d'Albert Lebrun. Les grandes orgues soufflent dans la nef une musique de mort.  Le Président et les membres du gouvernement "visiblement affectés" prennent place à droite de l'autel dans le chœur en face du trône archiépiscopal.

 

Puis c'est l'homélie de Monseigneur Feltin. Il monte en chair pour évoquer le sacrifice des morts "victimes d'une patrie humiliée". "Si nous avons été vaincus, c'est que, peut être, nous n'étions plus suffisamment soutenus, au fond de nos âmes par ce triple idéal de son trois grandes réalités : Dieu, la Patrie, la famille". Lente évocation du "devoir difficile auquel il faut se consacrer demain" et il annonce : "Vous allez entrer dans un ordre social nouveau...", avant que le Vicaire général du diocèse ne donne l'absoute."La foule est prostrée de douleur et de désespoir" dira Lebrun.  "Cérémonie triste comme l'heure que vivait la France" pour Bouthillier. Pour Chautemps,  c'était la célébration de la "douleur et de l'espérance françaises". "Et les larmes brillaient dans tous les yeux" écrira la petite Gironde du lendemain qui conclut "aucun de ceux qui auront eu l'émouvant privilège d'assister à cette cérémonie n'en perdra le souvenir de sa vie".

 

  Charles-Roux, lui,  n'a vu aucune grandeur dans cette cérémonie expiatoire destinée à marquer les esprits : "J'ai rarement vu cérémonie plus mesquine. Pompe mesquine, contrastant avec le cadre architectural, chants et musique au dessous du médiocre; après l'évangile, froid discours de l'archevêque, lisant un papier; tout un coté du cœur encombré par le groupe composite du gouvernement, où se reconnaissait déjà la transposition d'un régime à un autre. Ce qu'on appelle "l'atmosphère" n'y fut pas. Dans l'assistance ne passa pas ce courant indéfinissable, qui créé l'émotion. A la sortie, en troupeau derrière les officiels, parlementaires et journalistes parlaient politique" ajoute Charles-Roux. Baudouin, dont les "yeux sont plein de larmes", dit-il,  ne manque pas d'observer au même instant, des passants qui traitent Herriot et Jeanneney de "salopards".

 

A, onze heures, une autre cérémonie a lieu devant le monument aux morts, à côté de l'Eglise Saint-Bruno.

 

Ce soir là, après Baudouin, après Pomaret, le matin, c'est au Maréchal qu'il appartenait de conclure cette bataille des ondes. A 21 heures 30, le maréchal explique au pays les causes de sa défaite. Avec le concours prêté par Emmanuel Berl, le discours résume la doctrine du nouveau gouvernement. Le gouvernement était acculé à l'une de ses décisions : demeurer sur place ou prendre la mer... il en a délibéré et s'est résolu à rester en France pour maintenir l'unité de notre peuple et le représenter en face de l'adversaire. Il s'en prend à ces quelques français mal instruits des conditions de la lutte. Et désigne la vindicte publique contre laquelle maintenant il convient d'entrer en guerre : "ce n'est pas moi qui vous bernerai par des paroles trompeuses; Je hais les mensonges qui vous ont fait tant de mal".

"Vous avez souffert et vous souffriez encore. Votre vie sera dure... N'espérez pas trop de l'Etat ; il ne peut donner que ce qu'il reçoit. L'esprit de jouissance a détruit ce que l'esprit de sacrifice a édifié. Je n'ai placé hors du sol de France ni ma pensée ni mon espoir. Mais il y avait un mot qui résumait tous les autres "un ordre nouveau commence". Pleurs, humiliation, douleur, tristesse, souffrance, sacrifice. Le 25 juin a donné le ton .

 […]

 

La lutte contre la dissidence

 […]

S'éloignant à chaque heure davantage de Bordeaux, toujours coupé du monde, le Massilia avait poursuivi sa traversée vers Casablanca. Dans la nuit du 22 au 23 juin, la radio du bord reçut cependant l'annonce de la signature de l'armistice.  Le télégramme était sommaire: aucune indication sur le contenu et sur les clauses".  Le général Michel se chargea d'annoncer la nouvelle aux parlementaires dans le fumoir du paquebot. «je suis désespéré, nota Tony-Révillon.  Campinchi, plus direct, fulmina: « Ah! les s.... ils ont fait ça! » Quant à Mandel, retiré dans sa cabine, il apprit la nouvelle « encore en faux col [... ] et avec ses immuables gants gris », par Delattre.  Pointant alors sa main gantée de gris vers sa malle noire, qui contenait le buste en bronze de Clemenceau, qu'il avait été contraint de laisser dans le couloir, il proclama dans une « rage froide » : « Celui-ci les accuse et les méprise! » - imprécation que Delattre, alors mal informé du contenu de la malle, prit pour un propos irraisonné dû à l'émotion".  Or, jusqu'au dernier moment, Mandel avait refusé de croire qu'un armistice fût possible. « Il n'y aura pas un Français pour mettre sa signature au bas d'un pareil document », avait-il dit à Béatrice Bretty, comme il l'avait dit à Philippe Roques et à André Stibio.  Plus encore, il avait annoncé à Élie Bois que s'il devait y avoir « une paix honteuse », lui, Mandel, ne serait pas «de cette paix-là». Il fallait désormais se rendre à l'évidence: les passagers du Massilia, prisonniers au milieu de l'océan, étaient pris «à revers ». Les flancs du paquebot se refermaient sur eux comme un piège.  La nouvelle de l'armistice, ressentie comme un coup de poignard dans le dos, modifiait leur position.  Ce sentiment était, plus que tout autre, celui de Georges Mandel, qui était parti vers l'Afrique du Nord pour continuer le combat.  Or la France avait accepté la défaite et les conditions de l'ennemi.  Il n'y avait désormais plus de possibilité de revirement gouvernemental.  Il était clair, en outre, que la crainte d'une capture du gouvernement avant la fin des négociations, qui avait permis de rallier, après le 17 juin, à l'idée d'un départ même les partisans de l'armistice, disparaissait avec sa signature.  Le gouvernement n'irait pas en Afrique du Nord.  Conscients du bouleversement de leur situation, les vingt-sept parlementaires se réunissaient dans le salon de lecture du Massilia.  La réunion restait confuse.  Les attitudes divergeaient: poursuivre le voyage, rentrer à Bordeaux afin d'agir sur le gouvernement.  La position de Mandel restait inchangée: plus que jamais l'Afrique du Nord offrait une perspective de continuer la lutte.  Il semblait que de façon diffuse sa position l'emportait.

C'est lui, en effet, qui fut chargé de rédiger, sur une feuille arrachée à un carnet de poche, le texte d'un message destiné au général Noguès:

... À délégué résidence générale Rabat.

Paquebot Massilia arrivera demain début matinée, ayant à son bord vingt-sept parlementaires partis sur instruction du gouvernement, dont MM.  Mandel, Campinchi, Delbos, Daladier, Viénot, etc.  Stop.  Vous prie de nous faire parvenir éléments d'information sur situation générale et prendre immédiatement dispositions pour transport éventuel Rabat cent vingt personnes avec bagages.

 

Délégation.

Excipant des règlements du temps de guerre, le commandant Ferbos déclara qu'il ne pouvait émettre aucun message radio pour ne pas prendre le risque d'un repérage des sous-marins.  Des sous-marins, il semblait y en avoir justement.  Ce sera la seule animation du voyage, mais la première inquiétude passée, ils se rabattront sur une autre cible.  Campinchi tenta alors d'obtenir du commandant qu'il mette le cap sur l'Angleterre.  Mais le commandant refusa d'envisager que le bateau soit dérouté sans l'accord d'un équipage qu'il savait divisé.  Alors que le navire longeait déjà les côtes du Maroc, une deuxième nouvelle parvint aux passagers: l'entrée de Laval et de Marquet au gouvernement, le premier comme vice-président du Conseil, le second comme ministre d'Etat.  Les dernières chances de résistance du gouvernement s'effondraient.  Seul demeurait comme une espérance le commandant en chef des forces de l'Afrique du Nord, le général Noguès.

Le 24 juin, à 7 h 45 du matin, le Massilia faisait  son entrée dans le port de Casablanca et accostait au môle du commerce. Les vingt-sept parlementaires qui étaient à son bord ne représentaient plus qu'eux-mêmes.  Passagers du navire que Gringoire allait rebaptiser le « paquebot Trouillacity », ils ignoraient alors que la presse de Vichy allait faire d'eux des traîtres, des embusqués, des fuyards.  Jean Prouvost, l'ancien ministre de l'information de Paul Reynaud, devenu le haut commissaire à la Propagande de Pétain avait donné le ton, dès le 24 juin, en déclarant à la radio :  " En fuyant les responsabilités qu'ils ont assumées vis-à-vis de la Nation, ils se sont retranchés de la communauté française. » Le général Le Brun, commandant la subdivision de Casablanca, monta à bord du Massilia pour accueillir les passagers.  Des larmes d'émotion montèrent à leurs yeux lorsqu'ils entendirent le général Le Brun leur déclarer: « Nous sommes tous prêts à nous grouper autour de vous pour la défense de la Patrie. » La terre d'Afrique du Nord allait-elle se révéler le foyer salvateur de la Patrie?  La foi renaissait.  L'espoir serait de courte durée.  Le texte du télégramme du 23 juin, actualisé en raison de l'arrivée à Casablanca, fut remis aux autorités du port pour expédition à Bordeaux, mais Police-Navigation, la police de la marine d'État, donna ordre de ne pas le transmettre.  Des policiers, sous les ordres de Maurice Fourneret, directeur de la Sûreté, procédèrent au contrôle des passagers.  Les fusiliers marins, les militaires et même le général Michel furent autorisés à quitter le navire.  Les autres passagers furent sommés de ne pas descendre jusqu'à nouvel ordre: ils étaient consignés à bord. À force de démarches, Mandel, Campinchi, Daladier et Viénot obtinrent l'autorisation de se rendre au bureau de Police-Navigation, mais sous la surveillance de marins en arme.  Devaient-ils se considérer comme prisonniers?  L'amiral d'Harcourt, commandant la marine au Maroc, restait vague.  Le général Noguès n'avait pas donné d'instructions.  Les parlementaires furent invités à patienter et à regagner le Massilia.

À 11 h 15, à son arrivée de Rabat, monte sur le pont Jean Morize, ministre plénipotentiaire, délégué à la résidence de Rabat.  Il est le secrétaire général de la résidence. À l'annonce de l'accostage du Massilia, il a téléphoné au général Noguès, qui est à Alger.  Il a reçu ordre de se rendre de Rabat à Casablanca.  Morize est harcelé de questions sur les clauses de l'armistice.  Selon Mandel, c'est lui qui indique les conditions allemandes, entendues à la B.B.C., et qui apprend aux passagers le mouvement organisé par le général de Gaulle.  Et c'est en réponse à ce récit que Mandel l'interrogera sur les relations avec la Grande-Bretagne.  Ce premier contact n'est pas mauvais, Morize déjeune sur le Massilia.  Mandel obtient la mise à disposition d'une voiture de la Régie de l'exploitation industrielle du protectorat (R.E.I.P.) pour l'après-midi.  Après le déjeuner, Mandel peut même effectuer des courses dans Casablanca.  La police note qu'il s'est renseigné dans une chemiserie, le « Carnaval de Venise », sur les « sentiments de la population ». Puis, Daladier et lui se rendent à Rabat, accompagnés du directeur de la Sûreté, Maurice Fourneret, qui monte à côté du « mécanicien », le chauffeur Battini, à 17 h, à la résidence,

 Is rencontrent le chef du cabinet civil du général Noguès, Yvan Martin.  Ils veulent être mis en communication avec le général Noguès à Alger.  Le chef de cabinet est courtois mais peu disert.  En l'absence du général, Daladier demande à rencontrer Mme Noguès, qu'il connaît, tandis que Mandel décide d'aller voir le consul général de Grande-Bretagne, « dans l'espoir de recueillir des nouvelles », dira-t-il. À 17 h 20, Yvan Martin téléphone au consul général Hirst pour lui annoncer la visite de Mandel, qui y sera amené dans la voiture du protectorat, guidé par Fourneret.  De ce qui s'est dit entre le consul et Georges Mandel, nul ne le saura jamais. «je ne lui cachais pas que j'étais assez perplexe et que mes résolutions ultérieures dépendraient des événements [... ]. Notre conversation ne pourrait prêter à aucune équivoque, je venais exclusivement pour me renseigner », se bornera à admettre Mandel. .  Et il ajouta qu'en tout état de cause, après un entretien d'une vingtaine de minutes (une demi-heure trajet compris, selon le commissaire qui l'épiait à la demande de Morize), il rejoignit la résidence, alors que Daladier conversait encore avec la générale Noguès.

Quelques instants plus tard, Daladier et lui pouvaient téléphoner au général Noguès du bureau de son chef de cabinet.  Selon Yvan Martin, Mandel se serait exclamé en écoutant la conversation de Daladier avec Noguès: « Ah! il croit au gouvernement de Bordeaux! »; puis, prenant l'appareil des mains de Daladier, il aurait lancé: « Mais, Bordeaux, cela ne signifie rien » «Aujourd'hui Noguès hésite et balance.  Demain, il obéira.  Il arrêtera Mandel », a écrit un autre témoin de la scène, J. Le Templier.

À 19 h 30, au soir du 25 juin, jour de deuil national, un hydravion Sonderland avait amerri, au prix d'une prouesse du pilote, à Rabat, sur l'oued Bou-Regreg à demi asséché, mais proche du consulat britannique.  Il transportait, comme annoncé, le ministre britannique de l'Information Duff Cooper, et lord Gort, ancien commandant du corps expéditionnaire britannique en France, envoyés par Churchill pour rencontrer Mandel.  Accueillis par le général Dillon, attaché militaire britannique chargé de la liaison avec Noguès, ils devaient vite comprendre qu'ils allaient être mal reçus.  En effet, dès qu'elle avait eu connaissance de la venue des émissaires britanniques, la résidence générale, par les soins de Morize, avait tout fait pour contrer le déplacement.  Il lui fallait désormais empêcher toute rencontre. « Les larmes aux yeux », Morize informa Duff Cooper qu'il lui serait interdit de voir les parlementaires du Massilia: « Si le général Noguès me demande de me tuer, je serais heureux d'obéir.  Les ordres qu'il m'a donnés sont malheureusement plus cruels », commenta Morize pour se justifier d'être tenu de les exécuter".  Ce qui signifiait pour Duff Cooper que Morize considérait qu'il avait à « traiter les anciens ministres français pratiquement comme des prisonniers ». À 19 h 15, ordre fut donné à toutes les autorités de faire obstacle à toute communication entre Duff Cooper et les passagers du Massilia.  Conscients qu'il n'y avait rien à faire, Duff Cooper et lord Gort devaient donner leur parole d'honneur de ne pas tenter de rencontrer les ministres, notamment celui pour lequel ils étaient venus, Mandel, qui était pour eux « the best of the ministers » (le meilleur parmi les ministres).  Duff Cooper, par l'intermédiaire du consul de Rabat, adressa cependant à ce dernier un message chiffré lui disant qu'il ferait tout pour l'aider à partir et que, s'il le fallait, il enverrait même un navire le lendemain de Gibraltar".

Tandis que Mandel surveillait sur le quai le transport de ses bagages, il vit arriver la voiture du consul anglais à Casablanca, Bond.  Il venait l'informer de l'arrivée de Duff Cooper et du désir qu'avait manifesté le ministre anglais de le rencontrer.  Mandel acquiesça avec empressement: « Ministre ami d'un pays allié [...] je le recevrai aussitôt », devait-il reconnaître.  Mais il avait été « invité » à passer la nuit à bord.  Compte tenu de l'heure d'arrivée de Duff Cooper, il lui faudrait une autorisation pour rentrer dans le port après 20 h. Mandel demanda alors l'autorisation nécessaire à la venue de Duff Cooper sur le port.  L'autorisation sollicitée fut refusée par le commissaire de police du port, qui l'invita à regagner sa cabine.  Des ordres téléphoniques avaient été donnés par Morize à 20 h 45. « Ses bagages sont déjà descendus?  Il faut les remonter.  S'il demande quelque chose, dites-lui que c'est un ordre du résident général et pour sa sécurité personnelle ... » Depuis le commissariat spécial du port, Mandel appellera bien Morize.  Mais celui-ci refusa de lui parler et fit répondre par le « standard » qu'il n'avait rien à ajouter.  Il avait déjà donné l'ordre d'empêcher Mandel « par tous moyens, y compris la force, de descendre à terre et de téléphoner ». Mandel ne dormirait pas à l'hôtel Transatlantique.  Mandel ne rencontrerait pas Duff Cooper.  Cette suspension des communications avait été assortie d'une précaution supplémentaire.  Non seulement Georges Mandel devrait passer la nuit à bord, mais le bateau serait éloigné du quai. 

Le soir même de ce 25 juin, le commandant Ferbos recevait l'ordre d'aller mouiller à l'aube en grande rade.  Le lendemain, à sept heures, le Massilia jetait l'ancre à plusieurs milles au large.  Mais, dès l'aube, Duff Cooper et lord Gort, surveillés sans répit ni ménagement par la police au cours de la nuit, étaient repartis vers Gibraltar sans avoir rencontré Mandel.

Le 25 juin 1940, le services des Affaires étrangères à Bordeaux avait reçu de Morize puis Noguès successivement trois télégrammes.

La première dépêche de Morize (n° 406-41 1) inexactement datée du 25 juin à 0 h 45 (en fait le 26) informait le gouvernement de Bordeaux de l'annonce par le consul général Hurst de la venue à Rabat de Duff Cooper, puis de son arrivée à 19 h 30 sur le Bou-Regreg, et de l'interdiction faite par le secrétaire général de la résidence de toute relation avec les « députés arrivés à Casablanca sur le paquebot Massilia ». La première dépêche de Morize était révélatrice: elle fixait les contours de la conversation qu'il avait eue peu après son arrivée à Rabat avec Duff Cooper.  Le cabinet britannique, mis au courant de l'arrivée de personnalités politiques françaises au Maroc le 24 au soir, avait décidé d'envoyer Cooper à Rabat afin, rapportait Morize, « d'examiner avec ces personnalités et en particulier M. Mandel, les voies et moyens de continuer la résistance dans l'Afrique du Nord française ». Morize, qui, auprès de ses supérieurs, déclarait avoir « fait entendre la plus énergique des protestations » et qualifiait les passagers du Massilia de « personnalités sans mandat » ou de «  voyageurs de passage inattendus », avait obtenu la parole de Duff Cooper « de ne pas chercher à nouer des relations avec M. Mandel ». Il poursuivait en des termes dubitatifs, qui cependant désignaient déjà Mandel comme un coupable: « Ce parlementaire me paraît être le seul ancien ministre qu'il souhaitait approcher.  Il semblait même ne pas savoir le nom des autres passagers du Massilia.

 Daté du lendemain 26  et, en fait, expédié le même jour, un second télégramme de Morize (n° 412) indiquait avec soulagement aux services de Baudouin qu'au « lever  du jour » l'hydravion britannique était reparti pour Gibraltar après un incident nocturne au cours duquel lord Gort avait été malmené par un des inspecteurs chargés de l surveiller. Morize affirmait en outre avoir acquis la conviction que lord Gort avait pris place dans l'hydravion pour se rendre à Gibraltar mais qu'il n'était pas associé à la « mission » de Duff Cooper.

Ce même 26 juin, enfin, jour de son arrivée en avion à Rabat, Noguès confirma les télégrammes de son subordonné en mettant en exergue les mesures qu'il avait prises: «J'ai fait savoir à M. Georges Mandel, par l'entremise du général Michel, qu'au premier incident et à la moindre démarche qu'il tenterait pour se mettre en relation avec les autorités consulaires anglaises, je n'hésiterai pas à le faire arrêter. » Cette déclaration était doublée d'une accusation que Morize lui-même n'avait pourtant osé proférer: « Dès son arrivée à Casablanca, l'ancien ministre de l'Intérieur s'est mis en rapport avec les consulats britanniques et [... ] le ministre de l'information a entrepris son déplacement à son instigation. » Ainsi, dès le 26juin, sous la plume de Noguès l'accusation avait pris corps: c'est Mandel qui avait fait venir la mission britannique.  Les trois télégrammes allaient constituer les trois seules pièces de l'information pour « atteinte à la sûreté extérieure de l'État ».

Le 26 juin à 15 h 30, le cabinet du Maréchal écrivit à Noguès: «Je vous félicite vivement de l'attitude que vous avez prise et des mesures que vous avez adoptées.  Le maréchal Pétain est d'accord pour que le Massilia soit privé de communication avec l'extérieur". »

Le 27 juin au matin, alors que le Massilia, dès la veille au soir, avait été conduit sans être accosté en face du quai aux huiles, les opérations de débarquement des passagers pouvaient commencer.  Le bateau étant amarré par l'arrière au quai des phosphates, les chaloupes devaient faire la navette entre l'échelle de coupée et le quai, sur lequel la foule grossissait.  « Tout le monde peut descendre, sauf M. Mandel... M. Mandel reste... » avait ordonné le responsable des opérations de débarquement.  Vers dix heures, enfin, une chaloupe plus grosse que les autres se présenta.  Un inspecteur de police monta à bord et invita Mandel à le suivre.  Les autres passagers présents comprirent qu'il s'agissait d'une arrestation.  Mandel, impénétrable, subit les huées des marins et descendit.  Il tenait dans ses bras la statuette en bronze du Clemenceau qui « méprise et accuse », comme un défi aux huées qu'il entendait.

Dans le bureau du Doyen, à la Faculté de droit, Place Pey Berland,  Paul Baudouin écrit à la date du jeudi 27 juin: « Laval a décidé, étant donné les nouvelles du Maroc où M. Mandel s'est compromis avec les représentants britanniques et avec le ministre britannique de l'information, étant donné aussi les appels lancés par radio, à Londres, par le général de Gaulle, d'ouvrir une information pour complot contre la sûreté de l'État.  Il lui apparut indispensable de compléter cette mesure par un changement de titulaire dans le portefeuille du ministère de l'intérieur»

De fait, le même jour, Laval demandait la nomination de Marquet à l'intérieur. Le 4 juillet, le nouveau ministre de l'intérieur fera télégraphier à Alger: « Maintenir pour M. Mandel régime antérieurement fixé. » Selon Henri du Moulin de Labarthète, chef de cabinet du maréchal Pétain, les « pires ennemis » de Mandel, allaient être Laval, Marquet et Alibert".  Il oubliait Weygand.le 8 juillet, le général Weygand, ministre de la Guerre enverra  à Alger le télégramme suivant (n] 211 S.P.) :

Comme suite à vos différentes communications relatives à certains agissements de parlementaires, faites immédiatement ouvrir devant le tribunal militaire permanent de Casablanca une information contre X... pour atteinte à la sûreté extérieure de l'État.

À cet ordre était ajoutée une recommandation pressante:

Cette information pourra être transformée dès la clôture de la session parlementaire par une information visant expressément M. Mandel.

Vous inviterez également le Commissaire du gouvernement à faire une enquête sur la possibilité de poursuivre l'ensemble des menées accomplies en Angleterre par le colonel (sic) de GAULLE, et qui paraissent devoir rejoindre directement l'action menée par la personnalité parlementaire sus-visée".

Tout était devenu clair: c'était bien avant le 18 juin qu'il fallait partir.  Mandel ne pourrait plus partir.  L'Angleterre elle-même se résignait.  Le lendemain, 28 juin, le gouvernement de Sa Majesté, après dix jours d'hésitation, se résolvait à reconnaître le général de Gaulle comme le chef de tous les Français libres".  Longtemps après, à Marrakech, en janvier 1944, Churchill déplorera encore: « Ah! Si j'avais pu faire sortir Mandel en juin 1940.»

 […]

 

 

 

 

Bordeaux-Vichy

 […]

 

appelmarquet270640

L'appel d'Adrien Marquet à la population

bordelaise. 27 juin 1940.

 

 […]

Il n'y a plus rien à faire à Bordeaux. Une des premières conséquences de l'armistice est que Bordeaux est en zone occupée. Bordeaux n'était certes qu'une solution provisoire. On a feint un temps de croire que l'on pourrait retourner à Paris. L'article 3 de la "convention d'armistice" prévoyait que le gouvernement français était "libre". On retrouve un espoir dans le fait que les allemands ont évoqué un désenclavement d'Orléans de la zone occupée pour y installer les pouvoirs publics. Mais cela n'a duré que le temps de quelques phrases de circonstances lors des pourparlers d'armistice.

 

Le Conseil des Ministres du 26 examine la situation : pour Pomaret "Marseille ne peut pas sérieusement être retenue. Certains suggèrent Toulouse, mais la ville est jugée "excentrique" (sic) au sein de l'hexagone métropolitain qui n'existe plus en tant que tel depuis la veille à 0 heure 35.    De surcroît, c'est le fief des frères Sarraut et de la Dépêche que récusent Laval et ses partisans. Il y a bien Lyon, la plus grande ville de la zone non occupée, mais pour Laval, Lyon n'est pas une "ville favorable au gouvernement". Marquet, moins malin que Laval, en donne la raison : "à cause d'Herriot". Dès le 25, Laval se prononce en faveur de Vichy. Ce même 26 juin, Pétain a bien  dit à Pomaret : "Pomaret, tâchez d'éviter Vichy". Mais la réserve est de pure forme : la cité a une connotation thermale et ludique : "Si nous allons à Vichy, on dira, en France et à l'étranger, que nous sommes dans un gouvernement de casino."

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